La guerre entre l'OTAN et la Russie a déjà lieu et l'Ukraine est son terrain de bataille - Par Alexandre del Valle et Nikola Mirkovic


Alexandre del Valle fait le point sur la double situation tactique et stratégique des théâtres de guerre ukrainien et russe, suite à l’incursion extraordinaire des troupes ukrainiennes vers Koursk depuis le 6 août dernier et dans un contexte paradoxal d’avancée des forces russes dans le Donbass en Ukraine.

Nikola Mirkovic, géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l'association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment le Chaos ukrainien*. Il nous livre ici un point de vue iconoclaste, mais aussi factuel que possible, loin de l’analyse émotionnelle ou du manichéisme et donc des biais idéologiques ou partisans. Il livre un état des lieux de la guerre russo-ukrainienne dans son contexte géostratégique global (antagonisme russo-occidental), mais aussi à l’aune des rapports de force dans le sillage de l’école réaliste des relations internationales, sachant que l’incursion ukrainienne vers Koursk, si spectaculaire et audacieuse qu’elle soit, ne semble pas avoir changé la donne de plus en plus préoccupante pour les forces ukrainiennes tout le long du front principal et pas seulement dans le Donbass.

Alexandre del Valle : Avez-vous des données et une opinion différente des médias mainstream occidentaux qui relaient souvent à tort ou à raison et probablement de bonne foi les informations de l’armée et du pouvoir ukrainiens ? La Russie de Poutine a-t-elle reçu une vraie claque tactique ?

Nikola Mirkovic :
Oui j’ai heureusement accès à d’autres d’autres sources d’informations que les mainstream occidentaux. Malheureusement, en France, nous craignons tellement d’être traités de pro-russes que nous occultons certains événements qui contrent le narratif dominant. C’est une erreur. Pour analyser cette guerre de manière objective, il faut pousser la réflexion au bout et ne pas avoir peur d’analyser toutes les sources d’information avant d’émettre un jugement. L’objectif ne doit pas être de soutenir un camp mais de comprendre objectivement ce qui se passe sur le terrain et, en tant que Français, de savoir déceler ce qui est de notre intérêt.

Quelles que soient les sources consultées, il est évident que la Russie s’est en effet pris une claque tactique avec l’invasion ukrainienne. Elle a laissé une partie de sa frontière à la merci d’une armée adverse et de mercenaires étrangers. La claque est double car elle montre qu’il n’y avait pas eu de préparation dans l’oblast (région) de Koursk en amont pour défendre le territoire (pose de dents de dragon, mines, fortifications et surtout coordination de la défense entre les gardes-frontières, la garde nationale, le FSB, l’armée…). Et la deuxième claque vient de la lenteur de la réaction militaire russe. Moscou avait bien vu l’accumulation de troupes sur sa frontière mais a tardé à réagir militairement. Soit la hiérarchie n’a pas cru que Kiev oserait envahir, soit le temps de réaction purement administratif a été affreusement long. Moscou a perdu plusieurs localités et a dû évacuer plus de 200 000 habitants de la région. C’est évidemment une image humiliante pour le Kremlin qui voit Kiev lui prendre plus de territoire en 15 jours qu’elle-même ne lui en a pris depuis le début de l’année. Mais d’un point de vue purement militaire pour Poutine, l’invasion ukrainienne sur son territoire est plutôt une épine dans le pied qu’un dard dans la gorge.