La liberté économique est une condition nécessaire à la démocratie, mais pas suffisante !


I. La liberté économique est une condition nécessaire à la liberté politique

On croit souvent, nous dit Milton Friedman, que politique et économie sont deux secteurs distincts et, pour l’essentiel, sans rapports. C’est faux. N’importe quel régime politique ne peut se combiner avec n’importe quel régime économique. À cet égard, le « socialisme démocratique » est un concept illusoire : une société socialiste ne peut être démocratique, si, du moins, être démocratique, c’est garantir la liberté individuelle.



II. Le déficit de liberté économique : une menace pour la démocratie

Le bien-être économique des femmes et des hommes a progressé durant des siècles dans le monde occidental. L’amélioration du revenu mondial par habitant a été particulièrement impressionnante au cours des 70 dernières années. Elle a suivie la croissance économique qui a impacté tous les pans de la société. Ainsi, le PIB mondial par habitant, corrigé de l’inflation, a été multiplié par quatre environ en moyenne depuis 1950. La population mondiale est passée de 2 milliards à plus de 7 milliards au cours de la même période, tandis que la population vivant dans la pauvreté absolue s’est réduire à environ 1 milliard.

Le terreau du développement

D’une manière certes schématique mais évidente, le meilleur terreau du développement économique est la liberté économique et politique. Autrement dit, il s’agit de créer un environnement incitatif pour que les individus poursuivent leur intérêt en cherchant à obtenir les meilleurs revenus avec le moins d'interférence possible de la part de l’administration. Donner aux acteurs économiques la liberté d’acheter et de vendre, d’employer ou d’être employé (e), d’embaucher ou de licencier, d’épargner et d’investir à leur guise est un environnement qui permet de créer de la richesse. Cela signifie aussi pouvoir créer librement de nouvelles entreprises offrant des produits et services capables de concurrencer le marché existant. De plus, les gouvernements doivent être en mesure de protéger ces libertés, de protéger l’épargne et la propriété. L’État de droit est un ingrédient essentiel pour une action économique libre. L’égalité devant la loi est une base nécessaire.

Les fossoyeurs de la liberté économique

Pourquoi alors les pays échouent-ils à trouver le bon équilibre entre le poids de la législation et la liberté économique de manière à générer du progrès économique? C’est une question importante parce que la liberté économique soutient fortement l'intérêt général grâce à une économie forte.  Ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est que tous ceux qui tirent des intérêts de leur proximité du gouvernement, pour des raisons ethniques ou religieuses, ont peu d’intérêt à voir la liberté économique progresser. Cela les obligerait à quitter leur petit entre-soi protégé et facile pour affronter la vraie compétition. Fini les licences qui les protègent contre la concurrence, locale et étrangère, ou leur offrent un accès privilégié à des droits miniers ou fonciers de grande valeur.

Ajoutons que les fonctionnaires responsables de la réglementation régissant l’activité économique ont aussi un intérêt économique dans le maintien du statu quo. Cet environnement « feutré » leur garantit des emplois sûrs et bien rémunérés offrant des avantages bien supérieurs à la moyenne, notamment des droits à la retraite. Ainsi, par essence, ils n’ont aucun intérêt à devenir des réformateurs. Une faible liberté économique fait leur affaire au détriment de la grande masse des populations qui galère.

Liberté économique et démocratie : un destin commun

Le think tank Freedom House étudie le niveau de liberté démocratique dont jouissent tous les pays. Le Fraser Institute du Canada, quant à lui, a été le premier à mesurer de manière comparative la liberté économique dans le monde. On constate, si l’on rapproche les chiffres que les classements des pays en termes de liberté économique, réalisés par le Fraser Institute, et en termes de liberté politique mesurée par Freedom House, sont fortement corrélés. Par exemple, les pays scandinaves obtiennent de bons résultats dans les deux groupes. La Finlande, la Norvège et la Suède enregistrent un maximum de 100 points pour la liberté politique. Les États-Unis obtiennent un score de 86 pour la liberté politique et 80,3 pour la liberté économique.

On remarque, en observant les différents pays du monde que lorsqu’il y a un déséquilibre entre la liberté économique et la liberté politique il y a toujours un impact négatif.

On constate par exemple qu’un score relativement élevé de liberté économique peut être obtenu sans grande liberté politique, comme en Chine, en Russie et au Vietnam. Ce contexte est difficilement soutenable et il reste fragile. Les expériences de planification économique centralisée de ces pays  montrent qu'il faut forcement réprimer les libertés démocratiques pour maintenir l’ordre central. Combien de temps cela sera possible ?

Sans surprise, le score de l’Afrique du Sud en matière de liberté économique est très médiocre tout en étant meilleur en terme de liberté politique, sans toutefois être excellent. On constate une diminution de son score de liberté économique ces dernières années (actuellement à 64,5/100), ce qui lui confère un faible rang, soit le 110ème sur 160 pays. Le score de 79/100 est obtenu pour la liberté politique mesurée par Freedom House. L'Afrique du Sud est dans le deuxième quartile des pays libres. Mais, les tendances récentes du pays ne vont pas dans le bon sens, à la fois pour la liberté politique et la croissance économique. Le gouvernement sud-africain hypertrophié et ses entreprises étatiques offrent un bon haut niveau de vie à ceux qui travaillent pour eux ou les fournissent à des conditions très favorables. L’appartenance au parti au pouvoir a également été une source précieuse pour obtenir des revenus plus élevés. Il s’agit bien d’un modèle de réussite reposant sur une appropriation sélective qui laisse le plus grand nombre dans les difficultés.

Ces intérêts particuliers seront-ils dépassés un jour? Nous ne pouvons qu’espérer que l’Afrique du Sud, compte tenu des dangers de la stagnation économique, fasse preuve de davantage de bons choix pour renforcer son environnement de liberté économique.

Kantor, directeur de l'institut de recherche d'Investec Wealth & Investment. Article initialement publié en anglais par la Free Market Foundation – Traduction réalisée par Libre Afrique – Le 10 septembre 2019

III.Hongkong: «La liberté économique ne garantit pas la liberté politique»

La semaine dernière, la cheffe de l’exécutif de Hongkong, Carrie Lam, a annoncé que son gouvernement retirerait le projet de loi qui aurait sapé l’État de droit en autorisant des extraditions vers la Chine continentale. Ce projet avait déclenché trois mois de manifestations monstres dans la ville. Il est pourtant peu probable que les marches de protestation se terminent de sitôt.

Les manifestations sont désormais montées en puissance et les gens descendus dans la rue maintiennent fermement leurs autres revendications. Ils exigent notamment l’assurance d’un suffrage universel permettant aux habitants de Hongkong d’élire un dirigeant de leur choix. Si Pékin a écarté cette demande, aux yeux des Hongkongais, ce changement constitue une barrière de sécurité contre l’empiétement de leurs libertés. Compte tenu de l’évolution récente de la situation à Hongkong, nombreux sont ceux qui diront que des violations de ces libertés ont déjà eu lieu et qu’ils estiment que le changement institutionnel de 2047, année où Hongkong devrait faire partie intégrante de la Chine, est en réalité déjà en train de se produire.

Les appels en faveur d’institutions politiques plus démocratiques ne sont pas une surprise: Hongkong est loin d’être une démocratie à part entière. Le Democracy Index de 2018 de l’Economist Intelligence Unit place par exemple Hongkong au 73ème rang parmi 167 pays et territoires. À titre de comparaison, la Chine se place au 130ème rang, dans la catégorie «régime autoritaire». Les manifestations à Hongkong montrent clairement et fortement que les citoyens de Hongkong n’aspirent pas à vivre dans une autocratie. Ils se tournent à la place vers la Norvège, l’Islande et la Suède, pays dotés des démocraties les plus solides du monde, pour acquérir encore plus de droits politiques qu’ils n’en ont déjà.

Alors que les manifestations à Hongkong ne s’apaisent pas, il est devenu assez évident que la crise politique la plus controversée de la ville depuis le retour de Hongkong dans le giron du pouvoir chinois il y a plus de deux décennies ne concerne pas seulement l’exigence d’un État de droit fort et d’institutions politiques plus démocratiques, mais aussi la garantie que les libertés du peuple de Hongkong soient protégées. En Chine continentale, le système juridique est instrumentalisé afin de réduire au silence les gens qui ne soutiennent pas l’État. À Hongkong, les gens descendent dans la rue pour protester contre les tentatives du gouvernement de saper l’État de droit et d’attaquer leurs libertés.

Dans l’édition 2018 du Human Freedom Index (HFI - Indice de Liberté Humaine), mon co-auteur Ian Vásquez et moi-même rendons compte de l’érosion constante et persistante de la liberté individuelle à Hongkong depuis 2008. Les dimensions de la liberté individuelle associée à la démocratie et à la liberté politique - la liberté de la presse ainsi que la liberté d’association et la liberté de réunion - sont plus particulièrement menacées. Depuis 2008, Hongkong est passée de la 17ème à la 32ème sur 162 pays et territoires en matière de liberté individuelle dans l’IHF. À titre de comparaison, au cours de la même période, la Chine est passée de la 129ème à la 141ème place. Sur la base de ces tendances, Hongkong ressemble de moins en moins aux Pays-Bas et aux pays scandinaves - qui dominent l’aspect «liberté individuelle» de l’IHF - tandis que la Chine ressemble toujours davantage à la Libye, à l’Irak, à la Syrie ou au Yémen, les pays les moins bien classés en matière de liberté individuelle.

Enfin, les Hongkongais craignent également l’érosion de leur liberté économique, qui s’est historiquement située non seulement à un niveau bien plus élevé que celui de la Chine continentale, mais tout simplement au niveau le plus élevé au monde. Ainsi, Hongkong domine encore une fois l’indice de liberté économique du monde (Economic Freedom of the World ) qui vient juste d’être publié par l’Institut Fraser, suivi par Singapour, la Nouvelle-Zélande, la Suisse, les États-Unis, l’Irlande, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et Maurice (à égalité au 9ème rang). Depuis des décennies, la population de Hongkong jouit de la plus grande liberté économique au monde. La première mesure de la liberté économique de Hongkong remonte à 1960. L’indice révèle qu’à l’époque déjà, les habitants de Hongkong jouissaient d’une plus grande liberté économique que ceux du Canada, des États-Unis, de la Suisse, de l’Allemagne et, fait intéressant, du Royaume-Uni aussi. Cela dit, la liberté économique ne garantit pas la liberté politique ou personnelle, tout comme les institutions politiques démocratiques ne garantissent pas la liberté économique ou personnelle.

Au fil des ans, pour faire de Hongkong l’une des villes chinoises continentales, la Chine est passée d’une stratégie d’«un pays, deux systèmes» à «un pays, un système». L’Empire du Milieu se rend peut-être compte aujourd’hui que cela ne se produira cependant pas, ou du moins pas avec l’approbation des habitants de Hongkong.

Tanja Porčnik est senior fellow à l’Institut Fraser. Article publié dans LE FIGAROVOX - 17 sept. 2019