«L’État doit faire en sorte que le citoyen n’ait pas de raisons de recourir à la violence privée» - Par Dominique Reynié
Le passage à tabac d’un homme suspecté d’agression sexuelle par le père de la victime présumée n’est pas qu’un fait divers, selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. Cette affaire révèle la tentation des Français de se faire justice eux-mêmes, argumente-t-il.
LE FIGARO. - Un père de famille est en garde à vue après avoir tabassé un mineur isolé soupçonné d’agression sexuelle sur sa fille. Faut-il y voir un simple fait divers ou bien le signal d’une tendance de fond à l’œuvre dans la société française?
Dominique REYNIÉ. - Un fait divers est un événement dramatique, dont chacun comprend qu’il revêt un caractère exceptionnel et qu’il serait impossible d’en empêcher l’avènement, même si nous vivions dans un régime de vidéosurveillance général et constant. L’affaire que vous évoquez n’est pas un fait divers car elle est reliée à une série d’événements semblables, plus ou moins tragiques, mais relevant tous d’une même combinaison d’éléments où l’on retrouve cette caractéristique qui est la perte de contrôle de l’État sur son territoire et les individus qui y circulent. En d’autres termes, chacun comprend cette fois que l’événement dramatique n’est plus exceptionnel et qu’il aurait été possible d’en empêcher l’avènement.
Peut-on parler, comme le fait le maire de Cannes, David Lisnard, d’un processus de décivilisation?
Toute la question est là. De tels enjeux nous conduisent à l’anthropologie, car si, comme tous les êtres vivants, nous sommes mus par le désir de persister, le propre de l’humanité est d’inscrire son existence dans un ordre politique, afin d’offrir à chacun de ses membres le maximum de chances d’atteindre la durée que leur assigne la nature. C’est la raison d’être de l’État. On ne peut laisser à chacun le pouvoir d’assurer sa propre sécurité sans retomber dans la guerre de tous contre tous, mais c’est à l’État de faire en sorte que les citoyens n’aient pas de raison, ou pas la possibilité, de recourir à la violence privée.
