De 2 à 48 sexes… Quand l’idéologie nie les différences naturelles entre hommes et femmes - Par Laetitia Strauch-Bonart

De la négation de la binarité sexuelle à celle des différences comportementales et cognitives entre hommes et femmes, l’idéologie antinaturaliste, qui voit dans le "genre" un choix à la carte, domine.


Si les émojis de nos smartphones sont de bons indicateurs de l’air du temps - à tout le moins au sein de l’élite - l’apparition d’"hommes enceints" sur WhatsApp il y a quelques mois est révélatrice d’une rupture sans précédent dans l’histoire humaine. A l’orée du XXIe siècle, les différences naturelles entre hommes et femmes, tenues pour un fait depuis des millénaires, s’avèrent en effet remises en question. A la manoeuvre, une idéologie aux multiples facettes qui fait fi des connaissances pourtant nombreuses que nous apporte la biologie sur le sujet.

La première réalité soumise au scepticisme contemporain est celle de la binarité du sexe, mâle ou femelle. L’écrasante majorité des biologistes considèrent qu’il existe deux sexes dans l’espèce humaine, caractérisés par des différences génétiques, hormonales et anatomiques. Parmi les 23 paires de chromosomes qui constituent notre caryotype (l’arrangement de l’ensemble des chromosomes d’une cellule), une seule permet de différencier le sexe, celle des chromosomes dits sexuels, constituée d’un chromosome X, apporté par l’ovule de la mère, et d’un chromosome X ou Y, provenant du spermatozoïde du père. L’homme possède une paire XY et la femme une paire XX. Pendant le développement de l’embryon, ces chromosomes déterminent si les gonades, jusqu’alors indifférenciées, deviendront des testicules ou des ovaires sous l’effet des hormones qu’elles produisent. Alors que les hormones majoritaires chez les hommes sont des androgènes - la plus connue étant la testostérone, produite par les testicules -, celles qui dominent chez les femmes sont les œstrogènes et la progestérone, sécrétées par les ovaires. Anatomiquement, enfin, le sexe est défini par la présence d’un pénis ou d’un vagin, qui apparaît dès la dixième semaine du développement in utero. “La raison de cette binarité est simple, explique le biologiste Jerry Coyne, professeur émérite au sein du département d'écologie et d'évolution de l'Université de Chicago : l’évolution a produit deux sexes distincts qui s’accouplent l’un avec l’autre pour produire une progéniture.”

De 5 à 48 sexes

Il existe des exceptions à cette binarité : les individus intersexes (le I de LGBTQIA +), dont la fréquence est d’environ 1 % dans la population. Ces personnes ont des caractéristiques sexuelles (chromosomes, hormones, organes génitaux) qui ne correspondent pas aux définitions types des corps féminins ou masculins. Par exemple, elles peuvent avoir des organes génitaux ou une production d’hormones atypiques, ou encore plus de deux chromosomes sexuels. Certains cas ont défrayé la chronique dans le cadre de compétitions sportives, où des athlètes catégorisées comme "femmes" se trouvaient avoir des caractéristiques sexuelles partiellement masculines. Sur la base de ces particularités, un très petit nombre de biologistes, mais surtout des chercheurs en sciences sociales, cherchent à invalider l’idée de binarité sexuelle. La plus emblématique d’entre eux est la biologiste américaine Anne Fausto-Sterling, qui publia en 1993 dans The Sciences un article provocateur, "Les cinq sexes" ("The Five Sexes"), au titre explicite. Il n’en fallut pas moins pour susciter des vocations auprès de sociologues, anthropologues, psychologues et même historiens - chercheurs souvent dépourvus de connaissances en biologie - avides de "déconstruire" la notion de binarité. "Il n’existe pas deux sexes (mâle et femelle) mais 48", titrait un article de l’anthropologue Agnès Giard paru dans Libération il y a près de dix ans, citant le sociologue Eric Macé. "Combien y a-t-il de sexes ?", se demandent régulièrement certaines publications de vulgarisation scientifique. "Ce que les intersexuels représentent, c’est la pointe visible de cet iceberg qu’est l’hermaphrodisme fondamental des êtres humains. Eux le sont de façon spectaculaire et leur ambiguïté biologique s’accompagne de stérilité. Nous, nous le sommes de façon atténuée", notait le même article de Libération. En un mot, la norme est une forme d’exception, ce qui fait de l’exception la norme.

Fausto-Sterling n’a jamais convaincu ses pairs, le consensus d’une binarité sexuelle étant aujourd’hui établi. Comme l’écrit Coyne, "le sexe biologique n’est pas une construction sociale arbitraire mais un phénomène objectif au sein duquel la grande majorité des humains (et la plupart des espèces animales) entrent dans les catégories clairement délimitées de “mâle” et de “femelle” […]. Le sexe est largement bimodal, la plupart des individus se situant dans les deux pics aigus “mâle” et “femelle” et une profonde vallée d’individus exceptionnels se situant entre ces pics. Dans la plupart des cas, nous pouvons considérer le sexe chez les humains comme une binarité biologique." De surcroît, vouloir fonder la norme sur l’exception, explique la journaliste scientifique Debra Soh, est scientifiquement problématique. "Statistiquement parlant, écrit-elle, la grande majorité d’entre nous appartient à l’une ou l’autre catégorie de sexe. La question est donc de savoir si un fait statistiquement rare dans la population générale doit être considéré comme typique. Une analogie couramment utilisée pour illustrer ce point est le fait que la plupart d’entre nous ont dix doigts. Il existe des personnes qui possèdent moins ou plus de dix doigts sur leurs mains, mais cela n’a pas nécessité la re-conceptualisation du nombre de doigts que possède un être humain."