Les mille et une raisons d’un redoutable crash de la natalité - Par Alain Parant et Anne Solaz

Les dernières données concernant la France témoignent d’un nombre de naissances estimé à 630 000 en 2024, ce qui est assez proche du nombre de décès. Pour l’heure, les naissances restent plus nombreuses, mais cela pourrait ne pas durer. Par Alain Parant et Anne Solaz pour Atlantico.


Atlantico : Dans quelle mesure peut-on dire de la France qu’elle fait face à une crise de la natalité ? Que sait-on de l’ampleur du phénomène ?

Alain Parant :
Commençons par rappeler que la baisse de la fécondité en France, mais aussi en Occident, ne date pas d’hier. Elle n’a rien d’un accident : c’est une constante que l’on observe et que l’on documente depuis fort longtemps sous nos latitudes. Dans une tendance multiséculaire à la baisse, le seul accident que l’on a pu observer, c’est la remontée temporaire d’après Deuxième Guerre mondiale, de 1946 à 1964 par exemple en France. On peut attribuer cet “accident” au code de la famille de 1939, qui a permis la mise en place d’une politique familiale particulièrement positive, reposant sur un effort collectif important, en rappelant qu’après la Seconde Guerre mondiale, l'ambiance était très différente. Nous étions sans doute plus optimistes, alors, et n’avions pas autant accès aux méthodes de contraception qui existent aujourd’hui. Certains des enfants nés à l’époque seraient sans doute considérés comme des enfants non désirés aujourd’hui. Mais dans une tendance ancienne à la baisse, un nouveau décrochage intervient depuis une quinzaine d’années. Notre niveau de fécondité est aujourd’hui comparable à celui que l’on observait à l’issue de la Première Guerre mondiale.

C’est à partir de 2015-2016 que la statistique officielle et les médias ont commencé à évoquer cette nouvelle baisse. Auparavant, la tendance était à insister sur l’idée que la France était le pays à la fécondité la plus élevée d’Europe. Force est de constater que c’est un élément de langage qui n’a pas tout à fait disparu, puisque dans le dernier bilan démographique, on continue de vanter la “forte fécondité” de trois nations : la Suède, l’Irlande et la France, qui affichent toutes une part de jeunes de moins de 15 ans parmi les plus élevées de l’UE 27. La France arrive d’ailleurs première de ce classement. En d’autres termes, ce discours continue de prospérer alors qu’on peut simplement dire qu’en France, la fécondité baisse de façon moins marquée que dans d’autres pays de l’Union.

Cette chute, que l’on observe depuis 2010, n’est pas la première. Elle n’est que la plus récente. Entre 1990 et 1993, on assiste à une autre chute. À l’époque, la fécondité était relativement stable (aux alentours de deux enfants par femme en moyenne). Aujourd’hui, on peut clairement parler de décrochage, ce que l’on évitait de faire avant pour tout un tas de raisons, y compris politiques. Admettre une baisse de fécondité, et par suite de la natalité, c’est, assez mécaniquement, reconnaître qu’il faudra changer ses anticipations de dépenses futures en matière de retraite, par exemple. Il faudra tenir compte d’un vieillissement plus important que prévu. Tout cela n’a rien d’anodin et n’est pas politiquement neutre.

Anne Solaz : Cela fait longtemps, maintenant, que les démographes documentent la baisse de la fécondité en France. On ne parle d’ailleurs pas seulement de la baisse du nombre de naissances, mais aussi de la baisse de la propension à féconder. En d’autres termes, on rapporte le nombre de naissances au nombre de femmes en âge de féconder. Puisque le nombre de femmes en âge de féconder est susceptible de varier, il ne suffit pas de regarder le seul nombre de naissances pour savoir si le taux de fécondité baisse ou non.

Sur la base de ce calcul, on observe que depuis quinze ans environ, la France est confrontée à une baisse importante de sa fécondité.

Les femmes font de moins en moins d’enfants. D’aucuns ont pu tenter d’arguer qu’il s’agit de chiffres à nuancer, puisqu’ils peuvent s’avérer assez sensibles à des effets calendaires (on sait que les femmes peuvent être tentées de retarder l’arrivée d’un enfant, ce qui laisse un temps à penser qu’il y a une baisse de la fécondité avant un potentiel rattrapage). Pour autant, nous disposons aujourd’hui d’une situation suffisamment pérenne pour affirmer que le phénomène est réel et indéniable. Les générations qui ont aujourd’hui 50 ans, c’est-à-dire celles qui ont fini leur vie féconde, sont nées en 1975. Les femmes en question ont eu en moyenne deux enfants, mais pour les générations suivantes, il faut s’attendre à ce que ce chiffre baisse.

Ce n’est pas un phénomène français à proprement parler. On parle ici d’une baisse de la fécondité qui s’observe un peu partout dans le monde, jusqu’en Inde, un pays qui a connu une baisse très rapide de sa fécondité ces dernières décennies. Si l’on regarde des pays plus comparables à l’Hexagone, comme c’est le cas de nos voisins et de nos partenaires européens, on observe que le phénomène concerne l’ensemble des pays de l’Union (en dehors de ceux, principalement du Sud de l’Europe, dont la fécondité était si basse qu’elle a arrêté de chuter et commence maintenant à remonter très légèrement). La situation de la France n’a donc rien d’exceptionnel et s’inscrit dans la même tendance que celle qui a touché la Finlande, la Suède, la Norvège, dont la fécondité était considérée assez haute (en Europe) ces dernières années.

Les dernières données concernant la France témoignent d’un nombre de naissances estimé à 630 000 en 2024, ce qui est assez proche du nombre de décès. Pour l’heure, les naissances restent plus nombreuses, mais cela pourrait ne pas durer. Du reste, l’indicateur conjoncturel de fécondité est de 1,62 enfant par femme sur l’année.

Nous avons, jusqu’à présent, assisté à deux transitions démographiques. La première se caractérise par une baisse de la fécondité un peu plus rapide que celle de la mortalité. La deuxième transition est assez différente, en cela qu’elle décrit une évolution des normes et des valeurs au niveau individuel comme familial.

L’individualisme devient plus central, au détriment potentiel des valeurs familiales ou du couple. Cela explique en partie la baisse du désir d’enfants, puisque d’autres priorités peuvent émerger et que l’épanouissement personnel ne passe plus nécessairement par la fondation d’une famille. D’une façon générale, on peut dire du premier phénomène de transition qu’il touche les pays du Sud, tandis que le deuxième touche aujourd’hui les pays développés (qui ont déjà connus la première transition).

— Les raisons de la baisse de la natalité en France —

Raison numéro 1 : les conditions matérielles et économiques
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Raison numéro 2 : le retard de la maternité
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Raison numéro 3 : la difficulté à trouver un logement
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Raison numéro 4 : du prix d’avoir un enfant
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Raison numéro 5 : les changements en matière de mœurs et de normes sociales
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Raison numéro 6 : l’incertitude face à l’avenir
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Raison numéro 7 : être parent, un job de moins en moins attrayant
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Raison numéro 8 : faire moins d’enfants pour maximiser le temps passé avec eux ?
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Raison numéro 9 : la crise sanitaire et les confinements
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Raison numéro 10 : le troisième siège sécurité-enfant et, d’une façon générale, les nécessaires adaptations pour familles nombreuses
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Dans quelle mesure faut-il craindre un piège, en matière de fécondité, si celle-ci diminue et que la population en mesure d’avoir des enfants diminue mécaniquement ensuite ? Pourra-t-on seulement rattraper ce qui a été perdu ?

Alain Parant : L’indicateur conjoncturel de fécondité, autrement dit le nombre moyen d’enfants par femme, a été estimé par l’Insee qui, dans ses dernières projections, envisageait quatre niveaux de fécondité atteints dès 2030 : 2 enfants par femme (hypothèse haute ; 1,8 enfant par femme (hypothèse moyenne) ; 1,6 enfant par femme (hypothèse basse) ; 1,5 enfant par femme (hypothèse extrême). Nous sommes aujourd’hui très en dessous du cheminement envisagé par la variante extrême. Par ailleurs, les femmes qui vont entrer dans les âges de fécondité à horizon 2030 ou plus seront moins nombreuses. Le nombre de naissances est logiquement appelé à baisser encore. Avec de très sérieuses et problématiques conséquences sur le renouvellement de la population active et de ses compétences et sur le vieillissement encore plus prononcé de la population.

Anne Solaz : Les chercheurs travaillent notamment sur la question du « gap » de fécondité, qui constitue la différence entre le nombre idéal d’enfants aux yeux des femmes et le nombre d’enfants effectifs qu’elles finissent par avoir. On constate en effet une différence (sur laquelle nous disposerons bientôt de nouvelles données), mais il faut bien comprendre qu’il est globalement assez difficile d’expliquer en détail la nature de cet écart.

Il est potentiellement la résultante de contraintes diverses que nous avons pu évoquer, mais ce n’est pas une certitude ni systématique.

Du reste, les chutes de l’indice conjoncturel de fécondité peuvent être suivies de hausses, comme cela a été le cas dans les années 1990. Nous avons parfois du mal à expliquer pourquoi la natalité monte et descend, mais on sait qu’une chute entraîne l’émergence de ce que l’on appelle des générations creuses, qui comptent donc moins d’individus. Celles-ci en profitent pendant leur scolarités avec des classes moins chargées, au moment d’entrer sur le marché du travail, puisqu’il y a alors moins de demandes mais pas nécessairement moins d’offres. C’est un atout qu’elles paient autrement, vu qu’elles sont aussi moins nombreuses pour financer les pensions des retraités.

Effondrement de la natalité : du Covid aux sièges-auto pour bébé en passant par Extinction Rebellion, les mille et une raisons d’un redoutable crash | Atlantico.fr