Trump : Danger et sauveur de la démocratie en même temps ? - Par Christophe Boutin et Raul Magni Berton

La bureaucratie comme l’oligarchie sont clairement des dérives de la démocratie, étudiées comme telles dès l’Antiquité. Elles conduisent à un blocage et à des tensions qui sont sans doute en grande part l’explication du retour au pouvoir de Donald Trump.


Atlantico : Donald Trump vient d'être investi et a regagné la Maison Blanche. Depuis sa réélection, un certain nombre de ses opposants, notamment en France et en Europe, n'hésitent pas à le décrire comme un danger pour la démocratie. Dans quelle mesure faut-il penser qu'il n'est pas faux de l'affirmer, mais que les raisons invoquées (notamment à gauche) ne sont pas toujours les bonnes ?

Christophe Boutin :
On commencera avant tout par rappeler que le « danger pour la démocratie » a été élu… par un vote pleinement démocratique, et qu’il a été mieux élu que lors de sa première élection, ce qui montre une véritable adhésion populaire à son message. On remarquera aussi que des populations que l’on aurait pu a priori penser foncièrement hostiles à Donald Trump, qu’il s’agisse des populations d’origine latino-américaine faisant face à un Président qui veut stopper l’immigration, ou des populations noires face à un Président qui veut en terminer avec la discrimination positive, ont, dans les deux cas, elles aussi plus largement accordé leur soutien au candidat du parti républicain.

Ce n’est donc pas sur cette légitimité démocratique, difficilement contestable, et qui, d’ailleurs, n’est nullement contestée par les perdants de l’élection, qu’il faut examiner les critiques. Une partie d’entre elles joue sur l’aspect volontairement provocateur du personnage, ses formules, ses décisions à l’emporte-pièce. Trump, on l’avait déjà dit lors de son premier mandat - mais comme avant lui Barack Obama - est un Président de l’ère des réseaux sociaux, ce qui suppose une multiplicité de messages courts et abrupts sinon violents pour faire le buzz. Mais il faut savoir distinguer l’image et la réalité – même si on pourra regretter les inutiles outrances.

Les vraies questions sur le caractère démocratique ou antidémocratique de Trump devraient en fait tourner autour de l’utilisation qu’il va faire des pouvoirs présidentiels dans un type de régime politique, dit justement « présidentiel », de séparation stricte des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif, système qui peut conduire à un blocage. La manière dont Donald Trump, pas tant maintenant, puisqu’il a la majorité au Parlement, mais sans doute ultérieurement, après les élections de mi-mandat, va accepter d’entendre les oppositions et d’accepter qu’il y ait un vrai débat démocratique sera une première réponse.

La deuxième tient à la manière dont le nouvel homme fort de la Maison-Blanche va respecter la hiérarchie des normes, un élément de ce que l’on nomme de nos jours sans bien savoir ce que c’est l’État de droit, et notamment respecter la suprématie de la Constitution. On sait que la chose est déjà en débat, puisque la question du « droit du sol » pour acquérir la nationalité relève du 14e amendement de la Constitution américaine, et que Donald Trump, dans l’un des plus de quarante décrets qu’il vient de signer, semble y porter atteinte. De manière tout à fait légitime il y a mise en cause devant les juges de la constitutionnalité de la décision présidentielle, attendons de voir ce qu’il adviendra.

Enfin, il est un point tout aussi important de la vie démocratique qui concerne cette fois la liberté d’expression, et notamment la possibilité offerte à l’opposition - ou aux oppositions - de s’exprimer librement face aux décisions du pouvoir. Sur ce dernier point, Donald Trump a trop été victime d’atteintes portées à sa liberté d’expression pour ne pas souhaiter qu’elle soit pleinement rétablie, pour lui comme pour les autres, et l’on trouve la même attente de liberté quasi-totale, par exemple, chez Elon Musk. Les deux, mais de nombreux autres Américains aussi, estiment qu’il y a eu une captation de la parole par une oligarchie, et qu’il convient, sur un certain nombre de sujets, de permettre à nouveau pleinement les débats. Attendons là aussi de voir la réalité des choix du nouveau Président, et le résultat de leur éventuelle confrontation aux juges comme à l’opinion publique pour juger de son caractère démocratique.

Raul Magni-Berton : Le système démocratique américain est de plus en plus polarisé. C’est un phénomène que l’on observe également en France et dans le reste de l’Occident, d’ailleurs. L’exemple le plus parlant est assez simple à présenter : il s’agit de la détestation féroce que nourrissent les démocrates à l’endroit des républicains (et tout particulièrement à l’endroit de Donald Trump), lesquels le leur rendent bien. Il faut bien comprendre que la démocratie repose sur la concurrence entre les partis et que l’on peut tout à fait être en désaccord, mais dès lors que l’on commence à diaboliser les autres formations, il y a effectivement danger. Quand on en arrive à penser que chaque camp est théoriquement susceptible de court-circuiter les contre-pouvoirs au nom d'un danger de la démocratie que constituerait l'autre faction, il y a un réel problème. Ce problème-là s’observe aujourd’hui aux États-Unis. Nombreux sont ceux qui auront tendance à l’attribuer à Donald Trump et il est vrai qu’il a tendance à mépriser les contre-pouvoirs, à tordre le bras de nombreuses règles, et qu’il ne respecte pas non plus les institutions. Pour autant, il faut bien reconnaître que c’est le cas d’une majorité de responsables politiques. Quand on peut avoir plus de pouvoir, on le prend. C'est les institutions qui peuvent être plus ou moins solides devant cette tentation.

D’une façon générale, ce n’est pas aux élus qu’il revient d’être respectueux des contre-pouvoirs. C’est évidemment mieux qu’ils le soient, mais si l’on tient à ce que le système soit solide, c’est aux contre-pouvoirs qu’il revient d’être suffisamment forts pour pouvoir se faire respecter. S’ils ne le sont pas, il vient nécessairement un moment où ils ne seront tout simplement plus respectés. Les États-Unis, puisque c’est d’eux que l’on parle, peuvent s’appuyer sur un certain nombre de contre-pouvoirs plutôt solides, notamment quand on parle des contre-pouvoirs territoriaux (c’est-à-dire les États eux-mêmes) qui protègent les Américains contre n’importe quel président. Force est de constater, néanmoins, que les contre-pouvoirs fédéraux faiblissent et que l’exécutif prend de plus en plus de place. Je n’irais pas jusqu’à dire que le problème vient de Donald Trump pour autant.

Il est maintes reproches que l’on peut évidemment formuler à son encontre, à commencer par l’attitude qu’il a pu avoir à l’égard de l’assaut sur le Capitole, en cela que la démocratie repose avant tout sur l'utilisation de moyens pacifiques pour trancher un débat. Cela étant dit, il est tout à fait légitime (comme a pu le faire Donald Trump) de critiquer les règles du jeu et de vouloir les faire évoluer. Le danger ne se trouve pas dans la critique de celles-ci, mais bien dans le caractère potentiellement inefficient des moyens pacifiques qui permettent de trancher le débat, ainsi que nous l’expliquions. Penser qu’il est nécessairement antidémocratique de critiquer la règle du jeu est plus dangereux que l’action de critiquer en elle-même. N’oublions pas que ce ne sont pas les candidats qui sont démocratiques ou antidémocratiques en eux-mêmes : ce sont le système et les institutions qui doivent l’être.

Danger et sauveur de la démocratie en même temps ? La double nature de Trump ou ce dilemme tranché par les Américains auquel l’Europe devra bien finir par se confronter | Atlantico.fr