Frédéric Worms et Pierre Manent: «L’euthanasie, inéluctable progrès ou régression anthropologique?»

Alors qu’une des promesses de la campagne d’Emmanuel Macron en 2022 était la libéralisation de l’aide à mourir, l’avis du Conseil consultatif national d’éthique rendu en septembre 2022 a ouvert la voie à une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie. La légalisation de l’aide active à mourir peut-elle nous faire basculer dans une autre civilisation ?


Frédéric Worms est philosophe et directeur de l’École normale supérieure. Il a été membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) de 2013 à 2021. Il a notamment publié Pour un humanisme vital. Lettres sur la vie, la mort et le moment présent (Odile Jacob, 2019).
Pierre Manent est philosophe. Il est l’auteur de La Loi naturelle et les Droits de l’homme (Humensis, 2018) et de Pascal et la proposition chrétienne (Grasset, 2022).

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LE FIGARO. - Un sondage de 2023 montre que 70% des Français se disent favorables à une légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Une écrasante majorité de la population française semble donc approuver une évolution de la loi. Que dit cette demande de la société dans laquelle nous vivons ?

FRÉDÉRIC WORMS. –
La question de l’euthanasie et du suicide assisté n’a de sens que rattachée à un cadre médical. Sa légitimité, y compris sur le plan des principes philosophiques, vient du contexte précis de la fin de vie. Ce débat porte sur une rupture dans la vie, marquée par des enjeux médicaux - souffrance, maladie incurable… -, et se pose dans la continuité de ce qui existe déjà pour pallier les souffrances - avec la loi Leonetti notamment. Ce cadre permet d’envisager la question d’un point de vue moral parce qu’en demandant la mort en dehors de ce cadre médical précis, il s’agit de non-assistance à personne en danger. Même si l’aide à mourir n’est pas, à mon sens et selon de nombreux soignants, un soin.

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Ensuite, je ne crois pas que les personnes souffrantes cessent de s’opposer à la mort. Il n’existe pas non plus de pulsion de mort généralisée. Cette projection dans les sondages n’a de sens que dans une situation critique de fin de vie. Telle que la question est posée, les Français s’imaginent que tout a été essayé pour contrer la mort avec l’aide de l’entourage, des soignants aux proches. Il s’agit donc d’une situation extrême, sans laquelle ce sondage n’a pas de valeur. Si la question était formulée telle que « pensez-vous vous suicider demain ? » ou « êtes-vous pour ou contre l’euthanasie (abstraitement et en général) ? », la réponse serait différente. Cela témoigne de l’imaginaire qui peut exister sur une fin de vie tragique.

PIERRE MANENT. – Ce sondage ne veut pas dire grand-chose, sinon que les Français ont peur de la mort et de la souffrance, ce qui est bien normal. Ces lois semblant destinées à épargner l’une et faciliter l’autre, ils y sont favorables. C’est une réponse réflexe qui ne doit pas dispenser de la réflexion. On ne peut pas fonder un changement majeur des repères de la vie commune sur la manière dont nous imaginons ce que seront nos besoins et nos souhaits dans une situation que précisément nous ne pouvons pas imaginer.

Les directives anticipées elles aussi se heurtent à cette objection majeure : pourquoi ce que je veux, ou crois vouloir, à tel moment serait-il toujours valide dix ou vingt ans plus tard dans des conditions que précisément je ne pouvais imaginer ? On se soucie à juste titre aujourd’hui des équivoques du consentement. Et pourtant, quand il est question de la fin de vie, on voudrait que mon consentement aujourd’hui décide de mon sort pour une durée indéfinie !

D’ailleurs, peut-on isoler une période de la vie, que l’on appellerait la fin de vie, où les principes gouvernant la vie humaine seraient suspendus, où l’interdit de tuer serait suspendu ? Voulons-nous vraiment circonscrire parmi nous un isolat social et moral où s’appliqueraient d’autres règles, où prévaudraient d’autres gestes, que dans la vie commune ? Où certains d’entre nous seraient placés sous un régime particulier, le régime de la fin de vie ?

LE FIGARO. - Il est difficile de définir la fin de vie. L’un des critères retenus dans l’avant-projet de loi présenté par le gouvernement qui voudrait limiter l’aide active à mourir renvoie à l’incurabilité. Qu’est-ce donc véritablement que l’incurabilité ? Peut-on avoir une définition exhaustive de ce qui peut entrer dans la loi ?

F.W. –
Je ne pense pas qu’il faille changer de morale ou de principes. En revanche, il y a des situations extrêmes dans la vie, qui poussent à l’exception - Didier Sicard, médecin, avait ainsi proposé la notion d’exception d’euthanasie. Il y a, dans l’éthique médicale des situations extrêmes où, sans contredire les principes, on les applique autrement. Le grand principe de l’éthique, c’est de lutter contre la mort. Cela justifie la démarche médicale.

Mais il existe aussi une législation concernant l’arrêt des traitements et les situations déraisonnables, où le médecin constate l’incurable. Seul le médecin doit d’ailleurs être habilité à dire ce qui est incurable. La question est celle du temps. Certaines maladies incurables durent et deviennent chroniques. Dans certaines situations humaines extrêmes, des questions viennent se faire contredire les principes. Cela existe déjà. Par exemple, l’interdit de tuer comporte des exceptions tragiques fondées sur un autre principe majeur, qui est celui de la légitime défense.

LE FIGARO. - Une légalisation de l’aide active à mourir dans notre pays serait-elle une rupture civilisationnelle ? Serait-on dans le prolongement de ce qui a déjà été fait ?

P.M. –
Comme vient de le dire Frédéric Worms, il y a des circonstances où les principes rencontrent des limites, où les médecins arrivent au bout des soins. On confie alors la décision à leurs compétences, leur expérience, leur humanité, pour arrêter un traitement désormais inutile ou même pour installer ce que la loi actuelle appelle la sédation profonde et continue. Il n’y a pas, à mon sens, de raison convaincante d’aller au-delà. Si l’on entreprend d’isoler un certain nombre de circonstances où la loi va formellement autoriser la décision de mettre un terme à une vie, alors on bouleverse les repères de l’action, les conditions du soin, la confiance primordiale qui prévalait dans la chambre du malade ou du souffrant.

On donne l’autorisation formelle d’aller à l’encontre du principe universel et fondateur de la vie proprement humaine. C’est un encouragement immédiat à chercher et bien sûr à trouver les occasions d’user de l’autorisation, qui vont se multiplier. Dans tous les pays où le pas a été franchi, on observe une augmentation sensible, parfois même considérable, des demandes d’aide à mourir, jusqu’à fournir un pourcentage significatif du nombre des décès (8 % au Québec par exemple).

Il faut le répéter, la loi qui autorise est nécessairement une loi qui encourage. Non seulement elle entame la confiance du malade dans les soignants, mais elle blesse la confiance déjà fragile qu’il a dans son droit de vivre. C’est le point peut-être le plus douloureux. Combien de vieilles personnes se sentent déjà une « charge » pour leurs proches ! Est-ce vraiment un progrès de la « fraternité » que de leur suggérer, en leur ouvrant cette « liberté », que leur devoir serait peut-être de soulager leurs proches de cette charge ?

Enfin, une fois l’aide active à mourir instituée, un milieu professionnel se forme, les prestataires de ce service rivalisent d’initiatives, et cet acte exorbitant devient un rouage ordinaire de la machine sociale.

LE FIGARO. - C’est la question de l’ouverture de la boîte de Pandore et de la pente fatale. En 2022, au Canada, on recense 13.000 cas d’aide active à mourir (soit 4 % des décès), représentant une augmentation de 30% par rapport à 2021. Cette augmentation est continue depuis la légalisation de l’euthanasie. Et dans le rapport de l’administration fédérale canadienne, on note que plus d’un tiers des demandeurs mentionnent le fait d’être une charge pour les proches. N’y a-t-il pas là une inquiétude légitime ?

F.W. – La nécessité de restreindre l’aide à mourir à certains cas est impérative. La loi doit encadrer les situations extrêmes. Cela peut conduire soit à soutenir une relation entre le personnel médical et les proches dont la confiance est le moteur, soit à fragiliser cette relation. De grands philosophes, comme Paul Ricœur ou Georges Canguilhem, y ont réfléchi.

Pour autant, ce recours à la confiance individuelle, cette forme de sagesse de la médecine et de la vie humaine, peut-elle suffire ? Cette question est aussi délicate que profonde et renvoie au droit du patient à décider, ainsi qu’à la légitimité de la demande. Au fond, il y a une transformation de ce que Paul Ricœur appelait le « pacte médical » avec la demande des patients et le recours à la loi comme cadre dans une situation extrême, à partir du diagnostic médical.

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Il y a effectivement une pente possible qui nécessite une définition des verrous. Pour les définir, le rôle des médecins est crucial et tragique. Car cette aide à mourir n’est plus un soin mais suppose tous les soins précédents. Le médecin ne peut pas penser cette aide comme un soin, mais, paradoxalement, sans son avis, le risque est de tomber dans l’ouverture généralisée, comme en Belgique, où certains jeunes ont demandé à mourir en raison de traumatismes psychologiques.

LE FIGARO. - Vous défendez donc l’idée d’une légalisation de l’euthanasie uniquement si un cadre adapté est posé. Mais en comparant avec l’IVG, on constate qu’en 1974 la loi Veil était particulièrement encadrée et marquait l’exception. Désormais l’IVG a été constitutionnalisée : tous les verrous ont sauté sous la pression des organisations féministes. Comment garantir que demain, l’euthanasie ne soit pas un droit constitutionnel, dans la dynamique des droits individuels que l’on connaît aujourd’hui ?

F.W. –
Je ne crois pas que tous les verrous aient sauté dans le cas de l’IVG. Personne ne veut abolir la notion de temps, fondamentale pour penser l’IVG. Le seul argument légitime pour situer une interruption volontaire de grossesse, c’est le temps comme point important, avant que n’advienne ce que l’éthique médicale appelle une « personne potentielle ». Cela signifie qu’à partir d’un moment donné, l’avortement devient l’interruption d’une vie constituée comme individuelle. La loi est claire à ce sujet. Et lorsque j’étais encore membre du CCNE, dans le cadre du débat autour de la PMA, je me suis opposé à la GPA puisque dans le temps de la grossesse se crée un lien entre les personnes. La GPA est donc incontestablement une exploitation du corps de la femme et une violence philosophique entre des personnes. Les verrous tiennent.

P.M. – Nombre d’atteintes que l’on rattache à la fin de vie - souffrance, vie diminuée, dépendance, handicap… - affectent des personnes très éloignées de la fin de vie. Dès lors, parmi les extensions que l’on peut redouter, c’est que bien des vies très éloignées de leur fin entrent irrésistiblement dans le périmètre de l’aide à mourir. Si ces défaillances dans la dernière période de la vie justifient l’aide à mourir, pourquoi ne la justifieraient-elles pas à tout autre moment de la vie ? Combien de vies blessées sembleront requérir cette « aide » au lieu de la protection scrupuleuse que la fraternité humaine appelle ?

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Quant à la dynamique des droits, rappelons que le droit, dans le régime républicain, ne devient effectif que concrétisé par la loi telle que le législateur, après en avoir délibéré, l’a votée. Tant que nous sommes en République, nous nous gouvernons par la loi. Ce principe est aujourd’hui obscurci par l’absolutisation des droits individuels dont on semble penser qu’ils peuvent être effectifs par eux-mêmes, comme si le droit pouvait se valider lui-même. Tout récemment le législateur a voulu « sanctuariser » la loi qu’il avait votée en 1974 en constitutionnalisant un droit à l’IVG. Ce faisant, il a sanctuarisé un droit désormais opposable à la loi telle qu’elle avait été votée.

La constitutionnalisation du droit n’ajoute rien à la loi puisque la loi en République n’a besoin que d’elle-même pour être la seule règle de la vie commune. En revanche cette constitutionnalisation encourage une critique continuelle, au nom du droit, des conditions limitatives que le législateur a mises dans la loi. Alors qu’un droit n’est effectif et n’a de sens que dans la forme déterminée que lui donne la loi, nous sommes encouragés à penser que « ma volonté est mon droit, et mon droit est ma loi ». Ce n’est certainement pas le cas dans une République. Mais il n’y a plus de République quand « mon droit » devient un droit opposable à la loi.

LE FIGARO. - Est-ce le symptôme d’un individualisme répandu dans la société ?

F.W. –
La société républicaine n’accorde pas toutes les libertés n’importe comment. Il y a, heureusement, des interdits. Les droits du patient sur son corps sont au fondement de l’éthique médicale et permettent d’interdire la commercialisation du corps humain : dans ce cas, c’est un individualisme substantiel avec la notion de personne, indissociable de l’éthique. Mais ce droit ne doit justement pas s’appliquer de manière abstraite : il faut des cadres communs de décisions collectives.

Celui qui dit qu’il veut mourir doit être écouté sans qu’on lui apporte, pour autant, une réponse immédiatement, au risque de tomber dans la barbarie d’un certain libéralisme abstrait. La loi Kouchner autorise l’arrêt ou le refus de traitement. Cependant, ce droit doit être contré s’il est l’expression d’une volonté pathologique résultant d’une détresse ou d’une misère sociale. D’où la nécessaire construction d’un bien commun qui resitue la liberté dans ce contexte où le commun est fondamental et où cependant, dans certains cas extrêmes, la demande de la personne sur sa vie peut être entendue. Attention donc, en effet, à cette dérive de l’abstraction : la place de la personne n’est pas nulle.

P.M. – Je poserai simplement la question : qui peut penser que nous sommes aujourd’hui attentifs à la complexité des problèmes sociaux et moraux quand nous cherchons toujours la solution dans une seule direction, l’extension indéfinie des droits individuels, et que ceux qui regimbent sont exclus du cercle – de plus en plus étroit - des opinions légitimes ?

LE FIGARO. - En plus de la question du sens de l’histoire et du progrès, se joue aussi l’idée que chaque président de la République doit faire une loi sociétale pour marquer l’histoire. Cette dynamique idéologique doit-elle être prise en compte ?

F.W. –
Si c’est le cas, alors c’est une dérive. Mais la réflexion sur l’aide à mourir tient davantage à la reconnaissance du tragique et de la finitude de la médecine qu’au désir de progrès indéfini. Sans oublier les conflits éthiques entre les êtres humains. Aucune loi n’abolira ni le tragique médical ni les conflits humains. Ce type de décisions juridiques n’a de sens que pour ouvrir des espaces circonscrits, collectifs, où le tragique est reconnu comme tel. Comme pour l’exemple de la légitime défense, chaque cas tragique a sa dérive possible. Mais ce n’est pas parce qu’il y a des dérives qu’il n’y a pas de circonscription possible du tragique. Actuellement, il me semble que le gouvernement réfléchit plus à une circonscription du tragique qu’à sa libéralisation.