«Pour vaincre l'insécurité, il faut refonder la justice» - Par Pierre-Marie Sève
L’attaque au couteau, qui a fait au moins un mort et un blessé mercredi à Bordeaux, et la mort d’un adolescent de 15 ans à Romans-sur-Isère, la veille, montrent la nécessité de reprendre en main la justice pénale, argumente Pierre-Marie Sève, directeur de l'Institut pour la justice
Pierre-Marie Sève est directeur de l'Institut pour la justice, une association œuvrant à une réforme de la justice et à la lutte contre la criminalité.
Ce mercredi soir, à Bordeaux, un homme vêtu d'une djellaba aurait attaqué deux passants de nationalité algérienne au couteau. Une de ses victimes, âgée de 37 ans, a malheureusement succombé à ses blessures, et l'autre, âgée de 26 ans, est dans un état grave.
La piste terroriste est pour le moment écartée. Selon le journal Sud-Ouest , l'altercation aurait pour cause des reproches de l'assaillant aux deux victimes de «boire un coup». Au-delà de l'aspect futile et aux relents religieux de son motif, cette attaque est une des nombreuses attaques au couteau qui ont lieu chaque jour en France. L'impunité judiciaire en est une cause fondamentale et la reprise en main de la Justice une solution indispensable.
À lire aussi: Attaque au couteau de Bordeaux : la classe politique locale sous le choc
Quelques heures plus tôt en effet, un adolescent de 15 ans avait été tué par arme blanche à l'autre bout de la France, à Romans-sur-Isère. Le même jour, la presse lyonnaise évoquait un autre «banal différend entre automobilistes» qui se soldait par une agression au couteau.
Et les exemples peuvent être multipliés à l'envi.
Ainsi, avant sa disparition en 2020, l'Observatoire national de la réponse pénale, l'outil statistique le plus abouti et fiable sur la criminalité, avait publié une grande enquête de victimation auprès de la population. En 2020, une enquête révélait que 44.000 Français avaient subi une attaque au couteau en dehors de leur domicile entre 2015 et 2017. Ce qui correspond à environ 120 attaques au couteau par jour…
Ce nombre ahurissant confirme l'impression terrifiante qu'en France, la violence est devenue un mode normal de règlement des conflits. L'arme blanche est même une dimension essentielle de cette banalisation de la violence quotidienne, par sa facilité d'accès et ses conséquences potentiellement dévastatrices.
Cette démultiplication de la criminalité, symbolisée par la multiplication par sept des coups et blessures volontaires en 30 ans, a des causes commentées et bien connues : c'est d'abord une gestion calamiteuse de l'immigration qui, en modifiant en profondeur la démographie française, modifie tout autant les rapports interpersonnels au sein de notre société.
Mais c'est aussi, et on en parle moins, un climat d'impunité généralisée pour les actes de criminalité et de délinquance. D'ailleurs, les Français ne s'y trompent pas : ils sont ainsi 87% à trouver la justice trop laxiste, selon un sondage Elabe de novembre 2023.
Il faut dire que cette impunité a été minutieusement mise en place au fil des années. Dès 1992, la gauche mitterrandienne vote un nouveau Code pénal. Elle en profitait pour inaugurer une ère de laxisme dans les textes de loi : en supprimant les seuils minimaux pour chaque peine et ne faisant subsister que les maximums, il prenait le parti pris de ne faire profiter que les criminels du concept d'individualisation des peines, et jamais la société.
À lire aussi: «Vous faites du populisme» : à Bordeaux, les écologistes refusent d’armer la police municipale
Depuis 1994, une personne poursuivie en cour d'assises et reconnue coupable de meurtre peut donc théoriquement n'être condamnée qu'à une peine de travaux d'intérêt général…
Puis, au cours des années suivantes, l'impunité a concerné essentiellement l'exécution des peines. Entre la progression fulgurante du bracelet électronique, les aménagements de peine ab initio ou encore la création des réductions de peines automatiques (sans aucun effort du détenu), quatre condamnés à de la prison ferme sur dix ne mettent aujourd'hui jamais les pieds en prison.
La Justice pénale, depuis 40 ans, n'envoie qu'un seul message à la société, qu'elle est pourtant censée protéger, c'est bien celui de l'impunité.
Si les causes de l'insécurité sont diverses, la reprise en main de la justice pénale pourrait à elle seule permettre de la vaincre.
La justice pénale est l'organe ultime de répression des comportements nuisibles. Dès lors que les comportements nuisibles à la société sont trop nombreux, c'est que la justice pénale doit s'adapter, et gagner en fermeté. Au risque, sinon, de la progression de l'insécurité, et de mécontenter l'ensemble de la population, celle, paraît-il au nom de qui elle est rendue...
