Culture de l’honneur contre culture de la victimisation : le redoutable clash qui étrangle la paix civile française - Par Philippe d'Iribarne et Eric Deschavanne
Les motivations que l’enquête sur la mort de Chamseddine mettent en lumière semblent liées à la culture de l’honneur que revendique la famille de la jeune fille avec laquelle l’adolescent échangeait sur « des sujets ayant trait à la sexualité »
Atlantico : Qu’est-ce que cette culture de l’honneur ? Depuis quand l’Occident y a-t-il renoncé ? La culture de l’honneur que nous voyons se déployer en France est-elle une pure importation étrangère ou s’agit-il d’un hybride entre culture occidentale et cultures de sociétés beaucoup plus traditionnelles ?
Philippe d’Iribarne : Cette forme de culture de l’honneur, présente dans le monde méditerranéen depuis des millénaires, a deux composantes : pour les hommes l’obligation de venger l’offense reçue ; pour les femmes, celle conserver leur pureté sexuelle, la perte de celle-ci étant source de déshonneur pour leur famille, déshonneur que les hommes doivent venger en châtiant la coupable et son suborneur. Ce lien entre l’honneur et l’offense subie et non rendu a été mis en cause depuis longtemps au sein du monde chrétien, déjà par saint Augustin, au Ve siècle, s’appuyant sur l’Evangile qui affirme que ce n’est pas ce que l’on subit qui rend impur, mais ce que l’on fait. L’Eglise l’a combattue en appelant au pardon et non à la vengeance. L’honneur que l’on trouve en France au XVIIIe, que Montesquieu présente comme le ressort d’une société monarchique, est très éloigné de l’honneur méditerranéen. Ainsi, l’honneur féminin a rejoint l’honneur masculin et les crimes d’honneur liés à la vertu des femmes ont disparu. Dans la France contemporaine l’association, dans certaines populations, de l’honneur de la famille au contrôle des femmes est un pur produit d’importation.
Éric Deschavanne : La notion de « culture de l’honneur » renvoie à un héritage ancestral, aux temps archaïques des sociétés traditionnelles « holistes », dans lesquelles l’individu, enfermé dans un rôle et un statut, ne disposait ni de la liberté de diriger par lui-même sa vie, ni encore moins du pouvoir de mettre en question les règles de la communauté (en premier lieu celles de la communauté familiale dont il était membre). Dans le modèle traditionnel pur, « l’honneur » en jeu est à la fois celui de la famille, en droit de punir l’individu qui déroge à la règle communautaire, et celui de l’individu, qui se fait un devoir de respecter celle-ci. Il existe cependant un sens à la fois plus restreint et plus englobant de la notion d’honneur, associée à celle de réputation, donc à l’estime de soi en tant que celle-ci est médiatisée par le jugement de l’opinion. Dans cette perspective, il importe de défendre son honneur quand on est offensé, même si l’enjeu n’est pas l’honneur de sa famille ou de sa communauté. On pourrait considérer la disparition des duels comme un indice de la disparition de la place de l’honneur dans la condition de l’homme moderne. Hormis chez les militaires, l’honneur tend à disparaître avec les sociétés aristocratiques, ou à se dégrader en amour-propre.
Ce qui nous choque dans la résurgence de la « culture de l’honneur », c’est non seulement la violence, légitime pour celui qui se réfère à un code d’honneur, totalement illégitime au regard de la société pour laquelle ce code n’a aucun sens, mais aussi l’appropriation et la négation de l’individu par le groupe. Si on veut se familiariser rapidement avec la logique de l’honneur, on peut lire la nouvelle de Prosper Mérimée, Matéo Falcone : un berger corse tue froidement son unique fils de dix ans, seul héritier du nom, pour le punir d’avoir dénoncé un voleur et attiré ainsi sur la famille le déshonneur de la traîtrise.
La résurgence de cette pratique archaïque à laquelle nous assistons est en effet hybride. Elle tient à mon sens à la convergence de trois phénomènes. La fragilité narcissique adolescente en premier lieu. La logique des bandes est celle de l’honneur. L’individu appartient à la bande : son estime de soi dépend de sa réputation au sein du groupe, laquelle exige qu’il se conforme en tout point aux exigences du groupe. L’islamisation est le deuxième ingrédient. La culture salafiste qui se répand dans certains quartiers diffuse une conception de l’ordre moral qui distingue les conduites extérieures en conduites pures ou impures, licites ou illicites. Du fait de la visibilité des conduites extérieures (par exemple pour une femme, se dévoiler ou parler avec un homme) l’individu apparaît ainsi immédiatement comme bon ou mauvais musulman au regard du groupe, lequel peut ainsi en prendre le contrôle. Le troisième élément est celui de la contre-culture. Il n’est pas vraiment conforme à la tradition que des « grands frères » délinquants prennent en charge la défense de l’honneur de la communauté. La définition du licite et de l’illicite selon une conception même superficielle de l’islam salafiste permet à une jeunesse en rupture avec les normes de la société de s’approprier un territoire pour y imposer une contre-culture.
Comment expliquer que la délinquance et la criminalité ne soient pas perçues par ces familles soucieuses de leur honneur comme une atteinte à cet honneur ?
Éric Deschavanne : Délinquance et code d’honneur ne sont pas antinomiques. Dans tout milieu délinquant il existe un code d’honneur propre à ce milieu et/ou fondé sur une conception archaïque de la famille. La coexistence d’une conscience religieuse et d’une pratique délinquante peut sembler plus surprenante. Cependant le djihadisme, comme on sait, recrute volontiers dans les prisons, dans les milieux délinquants. La conception de l’islam qui conduit à des pratiques violentes et coercitives est une conception identitaire, tout extérieure, purement « orthopraxisque » et souvent très superficielle de l’islam.
Philippe d’Iribarne : Dans cette culture méditerranéenne, le délinquant ne déshonore nullement ni lui ni sa famille ; c’est plutôt sa victime qui est déshonorée, si elle ne se venge pas. De plus, pour un musulman conséquent, s’en prendre à des infidèles (koufar) n’est pas vu comme moralement condamnable.
