Méchant Réac a lu et aimé : "Géopolitique des Évangiles" d'Olivier Kempf - Par Laurent Sailly

AVEC LE BLOG Paroles d'évangiles

Dans Géopolitique des Évangiles (Editions Desclée de Brouwer), Olivier Kempf propose une lecture originale de la vie de Jésus en mobilisant les outils de la géopolitique : population, territoire, souveraineté, pouvoir, rapports de force. L’objectif n’est pas de remplacer l’exégèse ou la théologie, mais d’éclairer autrement le contexte dans lequel s’inscrit l’itinéraire du Galiléen. Comme le souligne le texte : « Jésus évolue dans un contexte géopolitique qui est d’abord politique, mais aussi social, avec des questions sur le rapport à l’argent, […] à la religion, […] au droit, […] aux femmes, […] à l’ordre public » .

Kempf rappelle que la société juive du Ier siècle est traversée par des tensions profondes. L’identité juive, reconstruite après l’exil à Babylone, a été bouleversée par l’hellénisme apporté par Alexandre le Grand et les Séleucides. Ce choc culturel conduit à la création de l’État hasmonéen, première tentative d’articuler identité religieuse et souveraineté politique. Mais cette souveraineté s’effrite lorsque les Hasmonéens sollicitent Rome, ouvrant la voie à la domination romaine : d’abord par Hérode le Grand, roi client, puis par une administration directe à partir de l’an 6.

Jésus apparaît dans ce moment de crise identitaire, politique et religieuse. Il agit en Galilée, région périphérique et méprisée par Jérusalem, marquée par des mélanges culturels. Sa prédication remet en cause l’organisation interne du judaïsme, les attentes messianiques et les autorités religieuses. Kempf insiste sur l’ambiguïté fondamentale des Évangiles : les foules et les apôtres attendent un libérateur politique, tandis que Jésus refuse constamment d’endosser ce rôle. « Les Évangiles montrent à plusieurs reprises Jésus se dérobant à cette attente, parce qu’il refuse d’être placé sur un trône politique » .

Les tensions géopolitiques se cristallisent dans les trois procès successifs qui mènent à sa mort. Les élites religieuses, inquiètes de la remise en cause du Temple — dernier foyer de puissance juive — décident de l’éliminer. Mais elles ne peuvent prononcer la peine capitale : elles doivent convaincre le préfet romain, Ponce Pilate. Celui-ci, selon Kempf, ne voit aucune culpabilité : « Écoutez, je ne vois vraiment pas pourquoi il est coupable » . Il ne cède qu’à la menace politique : « Si tu fais cela, tu n’es pas l’ami de César ». La mort de Jésus devient ainsi l’effet d’un rapport de force entre autorités juives et romaines.

Kempf montre également que Jésus propose un modèle social subversif, fondé sur l’égale dignité de chacun, heurtant des autorités fragilisées et conservatrices. Trente ans après sa mort, la grande révolte juive éclate, confirmant les tensions déjà présentes. Les premiers chrétiens, eux, se tiennent à l’écart du mouvement zélote et se structurent en communautés religieuses.

Enfin, l’auteur souligne l’importance de la géographie : routes commerciales, reliefs, villes, marges. Jésus, homme de la campagne, n’entre dans Jérusalem qu’une seule fois, lors des Rameaux, moment où l’ambiguïté entre royauté spirituelle et temporelle atteint son sommet.

Géopolitique des Évangiles - Éditions Desclée de Brouwer

Olivier Kempf est docteur en science politique, général de division (2e section), spécialiste des questions de sécurité, de stratégie et de géopolitique. Ancien cadre du ministère des Armées et de l’OTAN, il dirige le cabinet La Vigie et intervient régulièrement dans les médias. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, il applique ici la méthode géopolitique à l’un des épisodes fondateurs de l’histoire humaine.