J'ai lu et aimé : "L'humain au centre du monde" - Collectif sous la direction de Daniel Salvatore Schiffer

Que faire face aux défis qui pèsent sur notre civilisation ? Que faire face aux nouvelles formes de barbarie ? Ce 7 mars 2024 est sorti, aux Editions du Cerf (Paris), un important ouvrage collectif, intitulé « L’humain au centre du monde ». Il est urgent de remettre l’humain au centre du monde, répondent, dans cet ouvrage, 33 intellectuels majeurs, sous la direction de Daniel Salvatore Schiffer, dont des auteurs que nous suivons chez Méchant Réac® : Luc Ferry, Renée Fregosi, Rachel Khan, Michel Maffesoli, Céline Pina, Robert Redeker, Boualem Sansal et Pierre-André Taguieff.


Intelligence artificielle et transhumanisme, cancel culture et fake news, dictature du numérique ou dérèglement climatique, matérialisme exacerbé et déclin de la rationalité, appauvrissement du savoir et de la langue, mais aussi remise en cause de la laïcité, communautarisme, montée des extrémismes, omniprésence du terrorisme et du racisme : dans un monde qui vit au rythme des crises et des guerres, il est nécessaire – vital même ! –, de convoquer l’héritage de l’humanisme pour faire face aux enjeux de notre temps. C’est le pari que font les auteurs de ce livre appelé à faire autorité.




En guise de « bonne feuilles », le résumé de l'introduction de Daniel Salvatore Schiffer par lui-même.


REDONNER DU SENS A L’IDEE D’HUMANISME

Le monde moderne et contemporain, par-delà ses incontestables progrès scientifiques et notoires avancées médicales, vit aujourd’hui d’importants, multiples et profonds changement structuraux, de société aussi bien que de mentalité : une série de bouleversements idéologiques, de transformations comportementales, de mutations environnementales, d’évolutions psychologiques et d’innovations technologiques tels que bon nombre de nos observateurs les plus avisés y voient un basculement historiquement inédit, parfois fatal par le déclin qu’il est censé annoncer, au sein de notre civilisation. Pis : certains d’entre eux y perçoivent une menace existentielle pour l’avenir de l’humanité elle-même, la mettant ainsi, jusque dans son fondement culturel, ses valeurs morales comme ses principes universels, voire son idéal démocratique, en danger de mort.

LA CRISE DE L’ESPRIT : DU MONDE D’HIER AU MONDE D’AUJOURD’HUI

Faudrait-il donc déjà parler, transposé ici au XXIe siècle, de « monde d’hier », pour paraphraser le nostalgique intitulé de l’un des plus grands livres, Le Monde d’hier - Souvenirs d’un Européen (1943), du sagace Stefan Zweig ? Empli d’une humilité qui n’avait là d’égale que sa lucidité, il y écrivait dans son avant-propos : « Chacun d’entre nous, même le plus modeste et le plus insignifiant, a été retourné dans son existence la plus intime par les secousses volcaniques quasi ininterrompues de notre terre européenne ; et la seule présence que je puisse m’accorder dans cette foule innombrables est celle d’avoir été à chaque fois, en tant (…) qu’écrivain, qu’humaniste et que pacifiste, à l’endroit précis où ces séismes se sont manifestés avec le plus de violence. »

Un peu plus d’une dizaine d’années avant, en 1929, le même Zweig, nanti d’une identique veine prophétique, mettait notre civilisation en garde contre ce qu’il appelait alors, non moins accablé par le triste spectacle qui se donnait à voir, l’uniformisation du monde. De fait, y observait-il, non sans amertume : « Malgré tous les moments de bonheur que m’ont apporté mes nombreux voyages, au cours des dernières années, je ne peux me défaire d’une impression tenace qui s’est imprimée dans mon esprit : un sentiment d’horreur silencieuse devant l’uniformisation du monde. Les modes de vie deviennent de plus en plus uniformes, se nivellent pour se réduire à un schéma culturel unique. Les coutumes propres à chaque peuple s’effacent, les costumes deviennent de plus en plus identiques, les mœurs de plus en plus internationales. Les peuples semblent, pour ainsi dire, ne plus se distinguer les uns des autres, la vie et l’activité des hommes obéissent à un même schéma, les villes se ressemblent de plus en plus extérieurement. Paris est aux trois quarts américanisée (…) ; le parfum subtil propre à chaque culture se dissipe de plus en plus, les couleurs s’estompent toujours plus vite et sous la couche de vernis craquelé apparaît l’acier de l’activité mécanique, machine du monde moderne. »

Et, en proie là à ce « désenchantement du monde » que stigmatisa également, dans un essai datant de 1917, un sociologue comme Max Weber pour désigner le recul des croyances religieuses face à la quadruple expansion de la sécularisation, de la rationalisation, de la science et du capitalisme (avant qu’un philosophe tel que Marcel Gauchet, plus près de nous, ne remette, dans un essai au titre éponyme, cette formule au goût du jour), Stefan Zweig de conclure : « Ce processus est en marche depuis longtemps. Avant la guerre déjà, Rathenau prophétisait que la mécanisation de l’existence, la prépondérance de la technique constituerait le phénomène principal de notre époque ; mais jamais cet écroulement des modes de vie dans l’uniformité n’a été aussi rapide, aussi imprévisible que ces dernières années. Disons le nettement : il s’agit de l’événement le plus brûlant, le plus capital de notre temps. » C’est donc à bon droit que, aujourd’hui encore et actualisant dès lors le propos, Stéphane Barsacq commente ainsi, dans l’excellente préface qu’il en a rédigée, le recueil, judicieusement intitulé Le Monde de demain (référentiel clin d’œil au précité Monde d’hier), d’essais et conférences de cet esprit perspicace que fut en effet Stefan Zweig : « Près d’un siècle plus tard, force est de constater que (…) l’écrivain autrichien a été prophète, comme s’il était tenu sur tous les points de la temporalité. A l’heure où le transhumanisme est sur le point de s’imposer, où l’intelligence artificielle vient en appoint de tout ce qu’il a décrit avec un don de clairvoyance qui l’apparente à Baudelaire, comment ne pas être saisi par la certitude qu’il avait d’être au seuil d’une nouvelle barbarie ? »

Cette cruelle et pourtant salutaire désillusion face aux abominables dérives de ce monde-là, Paul Valéry, autre intelligence mobile, la fit également sienne lorsque, dans sa non moins clairvoyante Crise de l’Esprit, texte rédigé, en 1918, à la même date qu’un autre fameux essai en la matière, Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, il écrivait, dès sa première phrase, ces mots prémonitoires, restés dans les annales, par leur côté visionnaire, de la littérature : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Valéry, deux décennies après, en 1935, récidivait, y pourfendant ce qu’il intitulait là, d’un ton non moins dénué de sens critique, Le bilan de l’intelligence : « Ainsi l’action de l’esprit, créant furieusement, et comme dans l’emportement le plus aveugle, des moyens matériels de grande puissance, a engendré d’énormes événements, d’échelle mondiale, et ces modifications du monde humain se sont imposées sans ordre, sans plan préconçu et, surtout, sans égard à la nature vivante, à sa lenteur d’adaptation et d’évolution, à ses limites, originelles. On peut dire que tout ce que nous savons, c’est-à-dire tout ce que nous pouvons, a fini par s’opposer à ce que nous sommes. »

MORTELLE CIVILISATION

C’est ainsi donc que, parvenu à ce stade particulièrement préoccupant, sinon encore alarmant, de son analyse de la société en ce temps-là, Valéry, prolongeant sa réflexion, se posait alors, dans la foulée, cette question cruciale, déjà, pour l’avenir du monde, sinon de l’homme lui-même : « Et nous voici devant une question : il s’agit de savoir si ce monde prodigieusement transformé, mais terriblement bouleversé par tant de puissance appliquée avec tant d’imprudence, peut enfin recevoir un statut rationnel, peut revenir rapidement, ou plutôt peut arriver rapidement à un état d’équilibre supportable ? En d’autres termes, l’esprit peut-il nous tirer de l’état où il nous a mis ? » Diantre, que dirait-il, près d’un siècle plus tard, aujourd’hui ?

KRISIS : MALAISE DANS LA CIVILISATION ; L’HUMANITE EN QUESTION

Nombreuses et variées sont, par ailleurs, les raisons de s’interroger quant aux dangereuses dérives, qu’elles soient idéologiques, politiques, scientifiques, technologiques ou épistémologiques, qui pèsent, potentiellement, sur le monde actuel : l’intelligence artificielle, chat GPT, le transhumanisme, le wokisme, la cancel culture, l’invasion des jugements normatifs et règles moralisatrices, la multiplication des interdits, la régression des libertés individuelles, le complotisme, les fake news, la frénésie du buzz, la société du spectacle (voir la dénonciation qu’en fit déjà jadis Guy Debord), l’individualisme narcissique, le matérialisme exacerbé, l’omniprésence d’internet, la dictature du numérique, la surpuissance des réseaux sociaux, le cyber-harcèlement, la primauté du virtuel sur le réel, la perte de rationalité, l’appauvrissement du savoir et de la langue, la remise en question de la laïcité, le communautarisme, le nationalisme, la montée des extrémismes, le terrorisme islamiste, le racisme, l’antisémitisme aussi bien que l’islamophobie, la prolifération des guerres et conflits, la menace nucléaire, le dérèglement climatique, l’aggravation des épidémies, l’accroissement des inégalités, l’ampleur des flux migratoires, le drame des réfugiés, la violence urbaine, l’apparition de nouvelles formes de barbarie, la banalisation du mal (pour paraphraser, certes en un tout autre contexte historique, la célèbre formule d’Hannah Arendt).

Bref : l’insidieuse et progressive érosion, sinon évaporation, de l’humain, dans son anthropologique complexité (pour reprendre un concept-clé dans l’édifice philosophico-sociologique d’Edgar Morin), au profit d’un monde trop souvent aliéné, directif et réducteur, tel un totalitarisme qui s’ignore ou ne dit pas son nom et de ce fait, face à une pensée de plus en plus manichéenne, s’avance masqué, sournois et silencieux, mais d’autant plus dangereux pour la liberté de l’esprit, de parole et de pensée, sinon de conscience !

L’ESPRIT DE CE LIVRE CHORAL

C’est ainsi donc que, face à l’émergence de ces modifications aussi bien qu’à l’urgence de ces interrogations, et plus encore devant l’accumulation de ces périls vertigineux, où la société actuelle semble en crise et la conscience humaine en question, l’impérieuse nécessité de repenser l’humanisme et même, plus essentiellement encore, de remettre l’humain au centre du monde : tel est précisément, afin de mieux faire face aux enjeux de notre temps, l’esprit dans lequel est conçu, méthodologiquement organisé, ce livre choral, au sein duquel participent avec des textes originaux et inédits, sans préjugés ni censure, toutes tendances politiques confondues et par-delà tout clivage idéologique, 33 intellectuels majeurs. Chacun d’entre eux, quoique toujours dans une synthétique et cohérente mise en perspective au regard des autres contributions, y analyse, par rapport à son domaine de prédilection ou sa sphère de compétence à l’intérieur des sciences humaines et disciplines artistiques, une thématique spécifique, aussi cruciale que significative, riche de précieux enseignements, au regard de l’état, présent et futur, de notre culture, sinon de notre civilisation.

Oui : la vigilance, face à la marche trop souvent claudicante, mais surtout de plus en plus menaçante, du monde moderne et contemporain, s’avère de mise, sinon, tel un authentique acte de résistance, d’une brûlante actualité !

L'humain au centre du monde - Pour un humanisme des temps présents et à venir - AgoraVox le média citoyen

Comment repenser un humanisme pour les temps présents ?

Entretien avec Daniel Salvatore Schiffer
Propos recueillis par Marc Alpozzo

Marc Alpozzo : Cher Daniel, ce nouveau collectif L’humain au centre du monde (Editions du Cerf, 2024) s’inscrit dans un triptyque qui a débuté avec Penser Salman Rushdie (Éditions de l’Aube, 2022) et Repenser le rôle de l’intellectuel (Éditions de l’Aube, 2023). Quel est l’objectif de cette série ?

Daniel Salvatore Schiffer :
Merci de me recevoir, cher Marc. Je ne sais pas si ce troisième opus sera le dernier. Nous verrons bien. Cela dit, je n’ai pas attendu l’attentat d’août 2022 pour m’intéresser à Rushdie. J’ai été éditeur en Italie, dans les années 1980, je publiais 100 livres par an. J’étais directeur d’une importante maison d’édition. J’ai donc approché l’œuvre de Rushdie à l’époque. Il faut savoir que son traducteur italien a été assassiné. J’ai habité 10 ans à Milan, puisque je suis italien de passeport, par mon père, quoique, par ma mère, de culture française. Tout ça pour vous dire que Rushdie, je le fréquente depuis toujours pratiquement, autrement dit, depuis que j’étais éditeur dans les années 1980, à Milan, là où a été assassiné son traducteur. Il se fait, donc, que je me suis toujours intéressé à son discours, pas seulement ses Versets sataniques, mais à sa réflexion critique par rapport aux fondamentalismes : chrétien, catholique, protestant, juif, islamiste, athée, bref, tous les fondamentalismes et tous les intégrismes.

Et donc, Rushdie m’a toujours paru, comme d’autres écrivains, tel un phare, un paradigme de la réflexion critique par rapport aux nouveaux obscurantismes. Donc, lorsqu’il y a eu l’attentat, en août 2022, à New York, le jour même, j’ai pris ma plus belle plume pour écrire un texte en défense de l’écrivain. Sur cette lancée, comme je me suis toujours intéressé à la pensée dissidente, je me suis dit, qu’il fallait faire appel à mes amis intellectuels pour écrire un livre en défense de Rushdie. Le livre est sorti avec 26 intellectuels. Mais rapidement, je me suis dit qu’il fallait élargir le sujet. Puisqu’au-delà du cas spécifique de Rushdie, je pensais qu’il fallait reconsidérer la figure de l’intellectuel engagé. Ce qu’est Rushdie. Certes, il n’est pas que cela, mais il est aussi cela. On peut donc dire que c’est la continuité du premier, mais ouvert sur la figure de l’intellectuel en général. C’est ainsi que l’on a fait Repenser le rôle de l’intellectuel, et là, nous étions 23 auteurs, dont des noms très importants.

Cependant, ce n’était pas encore suffisant. Il fallait élargir encore. Car, l’intellectuel, pour reprendre le mot de Foucault, est une figure spécifique, très franco-française. Sartre, Camus, Aron, etc. Aron est par exemple un maître pour moi. L’opium des intellectuels (1955) est un livre phare, avec un autre, Julien Benda, La trahison des clercs (1927). Or, j’avais bien conscience qu’il fallait repenser la figure de l’intellectuel à l’heure où la figure de l’intellectuel est en partie discréditée. Parce qu’il s’est acoquiné à différents courants de pensée, différents systèmes politiques, parfois totalitaires, de gauche comme de droite. On peut aussi bien critiquer Aragon ou Breton par leurs accointances avec le système communiste stalinien. Certes, ils demeurent d’immenses poètes, mais il y a toutefois tous ces fourvoiements. Sartre s’est lourdement trompé, souvent. À l’extrême droite aussi, Heidegger, qui reste le plus grand philosophe du XXe siècle. Pourtant, il se fait nommer par Hitler recteur de l’université de Fribourg. Il est également celui qui évacue son maître Edmund Husserl. C’est ainsi que je me suis dit qu’il fallait essayer de redéfinir la figure de l’intellectuel sans qu’il ne retombe dans ses travers, ses dérives idéologiques, qu’elles soient d’extrême gauche ou d’extrême droite. Ce que j’appelle l’intellectuel critique, au sens où Raymond Aron l’appelait de ses vœux. J’avais suffisamment écrit, seul, sur l’histoire des intellectuels, je voulais faire un livre choral, pluriel, toutes tendances idéologiques et politiques confondues pour être dans un vrai débat. Inutile de se limiter à des seuls penseurs de gauche ou de droite. Ce qui est important c’est la pensée critique, cohérente.

M. A. : C’est très intéressant ce que vous dites. Est-il encore possible, dans une époque où les débats se polarisent, les discussions deviennent de plus en plus agressives, tendues ? Peut-on encore trouver une place pour le débat critique et le respect de son adversaire ? Ce que les Grecs appelaient la philia.

D. S. S. :
C’est en effet ce que nous essayons de faire dans ces trois ouvrages collectifs. C’est là, précisément, notre pari, notre défi. C’est en tout cas le mien, avec mes amis intellectuels. Vous avez participé au précédent ouvrage, aujourd’hui celui-ci, et vous avez pu remarquer qu’il n’y avait eu, de ma part, aucune intervention, aucune indication a priori, aucune censure. Tous ont été libres d’écrire ce qu’ils voulaient, à partir du moment où l’on ne tombait ni dans l’injure ni dans la caricature, mais comme ce sont des gens intelligents, bien sûr, je ne prenais pas ce risque. Ce sont des textes de qualité, de grande réflexion critique, et c’est précisément ce qui m’intéressait : le débat ! Je reprends souvent cette phrase apocryphe de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrais pour que vous puissiez le dire ». Et donc, c’est précisément là ce qui m’intéressait. Le débat critique, pluriel, le livre choral. Et moi, je suis au service de la pensée critique, ne faisant que réunir des textes de qualité, sans intervenir dans le contenu, même si je ne suis pas toujours d’accord. Cependant, un auteur intelligent, cultivé, ouvert, a le droit d’écrire ce qu’il souhaite, pour autant que ce soit rationnel, intelligent, documenté, raisonné, etc. C’était cela le projet. Donc, on est parti de l’intellectuel Rushdie, puis on a élargi sur la figure de l’intellectuel en général, et maintenant, on élargit sur la figure de l’humaniste. Car, pour moi, l’ancêtre de l’intellectuel, son précurseur, au sens où nous l’entendons, vous et moi, il est à chercher chez les grands humanistes. Je pense à Thomas More, qui en est mort sur l’échafaud, je pense à Érasme de Rotterdam, à Montaigne, à La Boétie, à Pic de la Mirandole, Giordano Bruno, Thomas de Campanelle, Léonard de Vinci, etc. Cette figure de l’humaniste est la figure idéale, paradigmatique, de ce que nous appelons, nous, depuis le début du XXe siècle, dans notre déformation franco-française, l’intellectuel. Elle est déjà chez l’humaniste. Sans compter l’héritage des Lumières. Il est à noter, que l’on ne peut pas comprendre le rôle de l’intellectuel aujourd’hui, sans se référer à ce double paramètre, qui est d’une part l’humaniste, au sens où je viens de le définir, à savoir l’honnête homme du XVIe siècle, mais aussi la figure des Lumières, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Montesquieu, Rousseau, Condorcet, etc. Je pense que c’est cela le véritable héritage de ce que nous appelons l’intellectuel aujourd’hui. Je suis convaincu que les précurseurs sont dans l’humanisme italien, mais aussi les Lumières européennes. Nous avons tort de les réduire à la seule France. Il ne fait pas oublier qu’avant il y a eu Kant, l’Aufklärung allemand, Lessing, Wolf, Schelling, jusqu’à Hegel et le romantisme. Et avant cela, l’humaniste au sens de l’humaniste du XVIe siècle. J’ajouterai enfin, qu’entre celui du XVIe et la figure du XVIIIe, il y a, au XVIIe, un courant de pensée qui est le libertinage érudit, avec des gens que l’on lit très peu aujourd’hui. Mais, c’est à mon avis, la charnière entre l’humaniste du XVIe et les humanistes du XVIIIe, comme Pierre Gassendi, La Mothe Le Vayer, Cyrano de Bergerac, Théophile de Viau, Pierre Charron, Vanini, etc.

M. A. : Vous avez parlé de Sartre, de Foucault. On pourrait rajouter Deleuze. Ils campent la figure de l’intellectuel de gauche. Vous avez également cité Aron, Benda qui sont des intellectuels de droite. Deux types d’intellectuels, deux engagements différents. Vous êtes d’accord pour dire qu’ils sont tous des intellectuels engagés ?

D. S. S. :
Alors, oui, vous avez parfaitement raison. Mais à la différence de Raymond Aron, pour qui l’intellectuel c’est le spectateur engagé, Sartre est surtout un militant. Or, je n’aime pas le militantisme. Certes, c’est un peu facile de le dire ainsi. Mais je m’explique : le militantisme me dérange, car pour moi, c’est une fermeture. C’est une pensée étriquée qui n’envisage qu’un seul point de vue et veut à tout prix l’imposer à autrui. Or, comme je le mentionne dans la conclusion de notre livre, je suis pour une pensée ouverte, éclectique, libre et non-partisane. Non-dogmatique. Non-militante. Mais au contraire, nourrie par l’art, par la musique, par la poésie. Nourrie par l’humanisme. Bref : une figure polyvalente, kaléidoscopique, prismatique. Voyez-vous, la différence entre Aron et Sartre, à mon sens, se situe ici. Le premier n’est pas un militant, le second l’est. C’est précisément Camus, la figure de l’humaniste au XXe siècle. Il se situe entre les deux.

M. A. : Albert Camus qui est rejeté par Sartre, mais aussi par toute la gauche de l’époque. Vous me permettez désormais de faire le lien entre la précédente question et la suivante : réhabiliter aujourd’hui l’humanisme, c’est précisément le réhabiliter contre les obscurantismes. Ayant eu la chance de lire notre livre sur épreuves, j’ai eu le sentiment que beaucoup d’intervenants ont fait de très beaux papiers pour dénoncer les nouvelles idéologies, ce militantisme comme vous le dénoncez, de l’époque comme le wokisme, le néoféminisme, l’indigénisme, le transhumanisme, l’intelligence artificielle, et aussi l’antisémitisme qui gangrène notre société. En lisant notre livre, j’ai pris conscience qu’il devenait difficile de penser l’humanisme aujourd’hui. Que les dangers étaient partout. Que l’humanisme pouvait ne jamais renaître de ses cendres. Que la barbarie l’emportait sur les humanités de jadis. Et, je termine cette question, en citant particulièrement deux textes : un poème de l’immense écrivain Tahar Ben Jelloun, mais aussi cette lettre que votre ami, l’avocat, éditeur et écrivain, Jean-Claude Zylberstein, vous adresse au lendemain des attaques du 7 octobre en Israël. Tous deux ont des mots presque désespérés à propos de l’homme, mais aussi de l’humanisme.

D. S. S. :
Vous mettez le doigt sur un point que je trouve à la fois important et auquel je tiens beaucoup. Parce que vous avez cité Tahar Ben Jelloun et Jean-Claude Zylberstein, et vous avez eu parfaitement raison, car vous avez tout de suite vuque ces textes ont été écrits après le 7 octobre. Vous avez également noté que ce sont pratiquement les seuls textes qui sont datés, avec ceux d’Arno Klarsfeld et Jean-Marie Montali. C’est moi qui ai mis la date. Nous avons donc des intellectuels « juifs » (je mets des guillemets) comme Klarsfeld ou Zylberstein, et « arabo-musulman » (je mets encore des guillemets) comme Tahar Ben Jelloun et Boualem Sansal. Ils ont le même réflexe, la même pensée critique et ils condamnent le terrorisme du Hamas, comme d’ailleurs tout terrorisme. C’est précisément ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que nous avons affaire à des esprits éclairés, qui se situent en-dehors des courants idéologiques, et qui pensent vraiment l’humain. Que l’on soit juifs, chrétiens, protestants, athées, musulmans, bouddhistes, peu importe, nous pensons l’humain. En-dehors des catégories religieuses, mais surtout idéologiques. Bien sûr, j’ai le plus grand respect pour la religion. Mais je veux surtout dire qu’il se fait, que les intellectuels, le plus souvent aujourd’hui, sont contaminés par l’idéologie. Ils s’avèrent être des militants. Autrement dit, ils sont des esprits dogmatiques contaminés par l’idéologie, comme l’était Sartre. Ce militantisme idéologique est très français. On le voit d’ailleurs dans les débats d’aujourd’hui, où il y a très peu de place pour le pluralisme. Ce sont souvent des renvois d’ascenseur, des clivages gauche-droite très marqués, y compris dans la presse. Vous avez des journaux comme Libération, comme Le Monde, comme L’Obs, et puis d’autres comme le JDD, Causeur, Valeurs actuelles, à la télévision CNews, et entre les deux, on ne trouve que peu de choses. C’est pour cela qu’il y a une place pour nous. Autrement dit, le vrai intellectuel, avec une vraie pensée de tolérance, et qui correspond, non pas à l’idéologie, mais à ce qui est l’humain. Donc l’intelligence et la raison. C’est ce qui m’a intéressé. Et voilà pourquoi il y a cette trilogie.

M. A. : Je pense que le lecteur a compris. Votre but avec notre livre, cette fois-ci, c’était repenser l’humain. Mais quelle est la méthode ?

D. S. S. :
Je dirais que c’est repenser l’humain au moment où nous sommes submergés par des catégories logiques qui ne sont plus logiques mais qui sont idéologiques, et par la technologie. Or, c’est précisément cet humain que j’ai essayé de retrouver avec mes amis intellectuels. Je ferai remarquer que le titre de ce livre n’est pas l’homme au centre du monde, mais l’humain. Ce qui n’est pas pareil du tout. On aurait pu me reprocher de placer l’homme au centre du monde, et on m’aurait demandé ce que l’on faisait des animaux, pensez aux véganes par exemple, ou aux écologistes ou aux végétariens. Différence, certes subtile, mais fondamentale.

M. A. : Elle est fondamentale parce qu’elle pose précisément la question, qu’est-ce qu’un humain ? On sait ce qu’est un homme. On ne sait ce qu’est un humain. C’est là où cela devient beaucoup plus compliqué, et cela demande que des gens essaient de redéfinir l’humain. Car, en redéfinissant l’humain, ils redéfinissent l’humanisme.

D. S. S. :
C’est exactement cela, et c’est le pari de ce livre. Aussi, lorsque j’emploie le mot « humain », je pense à Léonard de Vinci sur lequel j’ai beaucoup écrit, notamment un livre en 2019, Divin Vinci[1], qui est une allitération, Léonard de Vinci, l’ange incarné. Il y a, à la fois la part angélique, la part divine, et puis la part de l’incarnation, la part humaine. C’est cela pour moi l’humain. L’humain, c’est l’homme avec une transcendance. Ce n’est pas seulement l’homme biologique ou l’homme matériel. C’est la part d’élévation spirituelle qu’il y a au sein de l’homme. Cela ne veut pas dire qu’il faut croire en Dieu. Ce n’est pas ce que je dis. Je dis simplement qu’il faut une certaine transcendance. Elle peut être dans l’art, dans la philosophie, dans un beau poème, dans une superbe démonstration mathématique, ou de logique. Moi, qui ai eu la chance d’assister à des cours de Bertrand Russell, car j’étais à l’université de Liège, où j’ai fait en partie mes études de philosophie, et le traducteur de Russell était Philippe Devaux, et après le logicien Quine, j’ai donc vu des logiciens faire des démonstrations de logique et mathématiques pures, et me suis dit que dans ces démonstrations on trouvait une part de beauté, et qu’il y avait même une part de transcendance. Là, je suis très proche d’Einstein. Pour moi, si Dieu existe, il est dans une cantate de Bach, il est dans la Chapelle Sixtine de Michel-Ange, dans une nocturne de Chopin, dans une page de Proust, ou dans un poème du plus impie des impies, Baudelaire, mais aussi dans une caresse, dans un revers de tennis, dans la grâce, dans la danse. Je m’étale très peu sur ma propre vie, mais je suis né dans un milieu très religieux. Ma mère était juive, paix à son âme, mais non-pratiquante. Et je connais bien le judaïsme. Mon père, italien, était catholique, enfant de chœur, et un de ses grands-pères était curé. Lorsque je suis né, mon père s’était converti au protestantisme évangélique, il était prédicateur. Mon premier livre lu dans ma vie, c’était le Nouveau Testament. Je le connais par cœur. Donc, avant de lire quoi que ce soit, j’ai commencé par lire l’évangile de Saint Matthieu. Et tous les dimanches, j’ai été à l’école du dimanche. Donc, je connais toutes les histoires juives de l’Ancien Testament. Et à 7 ou 8 ans, je faisais de petites leçons bibliques aux fidèles du temple. Donc, si vous voulez, chez moi, le sens de la transcendance est très marqué. J’ai le plus grand respect pour la religion, même si je me définis comme un agnostique, ou comme un déiste. Cela dit, si je devais choisir une religion, je dirais que le catholicisme est celle qui me parle le plus, parce qu’il a intégré l’art. Et pour moi c’est fondamental. Car Dieu est aussi de l’esthétique.

M. A. : Vous avez beaucoup écrit sur l’esthétique et le dandysme.

D. S. S. :
Absolument. D’où cette idée que Dieu, je le perçois dans une belle démarche, dans un poème d’Oscar Wilde, ou même chez Sainte Thérèse d’Avila. Tout ce qui est grand, tout ce qui élève l’homme au-dessus de lui-même, est signe de beauté et de profondeur, d’intelligence et de culture. C’est cela pour moi l’humanisme. On dira un humanisme enraciné dans le ciel. Je sais, c’est un paradoxe.

M. A. : On peut parfaitement le comprendre à travers l’arbre inversé de Platon, avec les racines qui sont au ciel.

D. S. S. :
C’est exactement ça. Et donc, pour revenir à notre livre, L’humain au centre du monde, son message fondamental, central, est celui-là. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si j’ai demandé à ce que l’on mette en couverture la figure allégorique de « L’homme de Vitruve » de Léonard de Vinci : véritable manifeste iconographique de la Renaissance, et donc, précisément, de l’humanisme. C’est-à-dire, l’homme au centre du monde, où l’on passe d’une vision théocentrique qui était celle du Moyen-âge à une vision anthropocentrique qui est celle de la Renaissance. Mais j’insiste : l’humain au centre du monde, car j’ai le plus grand respect pour les animaux. C’est donc une élévation. Notamment, lorsque notre civilisation et notre culture sont menacées par des fléaux qui pourraient se révéler fatals : le transhumanisme, l’intelligence artificielle, le dérèglement climatique, le complotisme, les fake news, la frénésie du buzz, le wokisme, la cancel culture, la montée des extrémismes, la violence urbaine, la dictature du numérique, la primauté du virtuel sur le réel, l’omniprésence des réseaux sociaux, la remise en question de la laïcité, l’appauvrissement du savoir et de la langue, le conformisme ambiant, la réduction des libertés individuelles, la multiplication des interdits, des jugements normatifs et moralisateurs, le LGBT sous sa forme idéologique et militante, l’ensauvagement de la société (et non seulement dans les banlieues dites « sensibles »), le terrorisme islamiste, le racisme, l’antisémitisme, le drame des réfugiés, l’apparition de nouvelles formes de barbarie, la banalisation du mal.

M. A. : Sans compter les montées idéologiques, qu’elles soient d’extrême droite ou d’extrême gauche. Cependant, les secondes passent pour des idéologies, disons bon teint, puisque, depuis Sartre et son Existentialisme est un humanisme, on a l’impression que la gauche a confisqué le terme d’humanisme.

D. S. S. :
C’est précisément cela qu’il faut récupérer. J’ai été jeune, comme vous, et lorsque j’avais vingt ou vingt-cinq ans, j’étais à la fois nourri de théologie et de philosophie, et il est évident que Sartre a été une référence. Pas tellement ses essais philosophiques mais ses romans, comme La Nausée ou Les Mots, ou ses pièces de théâtre, comme Huis clos ou Les mains sales, qui m’ont beaucoup marqué. Cela dit, je n’ai jamais accepté qu’il verse dans le militantisme, et il en est même venu à défendre des causes indéfendables, comme la bande à Baader, l’Ayatollah Khomeiny (encensé par Foucault, à l’époque où il était en France protégé par Valéry Giscard d’Estaing, et qu’il appelait le « saint homme »). Ils en ont commis des erreurs, y compris Simone de Beauvoir, la grande féministe. C’est donc ce genre de bévues, ce genre d’écueils que j’essaie d’éviter avec mes amis intellectuels, mais aussi de repenser l’humain. C’est tout cela qu’il y a dans ce livre. Et ce livre est unique actuellement. Personne n’a pu réunir jusqu’ici autant de signatures, 33, de noms aussi importants, et surtout diversifiées. C’est un livre qui fera date et autorité, autant par la qualité des intervenants que par la qualité de leur texte, de leur écrit. On y trouve une vraie réflexion critique, un vrai travail, une vraie élaboration de la pensée, indépendamment de tout intérêt partisan ou dogmatique, politique ou idéologique. C’est une vraie réflexion critique, certes complexe mais surtout nuancée, que je pense nécessaire et salutaire aujourd’hui.