Responsabilité budgétaire : on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre - Par Baptiste Gauthey
À l’occasion d’un entretien accordé au journal anglais Financial Times, la Première ministre sociale-démocrate danoise Mette Frederiksen a déclaré que face à l’impérialisme grandissant de la Russie, les pays européens devraient augmenter leur budget militaire. Le Danemark et ses voisins du vieux continent ont procédé, ajoute-t-elle, à une réduction des dépenses associées à la défense et à la sécurité depuis la fin de la guerre froide, leur permettant entre autres de « consacrer plus d’argent à la protection sociale ou aux réductions d’impôts ».Cependant, l’évolution du contexte géopolitique et la crainte de la possibilité d’une attaque de la Russie contre un pays de l’OTAN changent la donne. Mais ce qui retient notre attention est ailleurs.
En affirmant que « la liberté a un prix », Mette Frederiksen met les démocraties européennes face à un choix. Il ne suffit pas d’exprimer la nécessité d’augmenter les dépenses de défense, il faut aussi savoir comment les financer. Pour la Première ministre, cela pourrait passer par une réduction des dépenses sociales ou une hausse de la fiscalité. En somme : l’argent magique n’existe pas et les citoyens doivent décider de la meilleure répartition entre les différents postes de dépenses.
En France, un tel discours serait difficilement tenable pour un homme politique.
À chaque mouvement social, les slogans scandés dans les manifestations se ressemblent. Que les cortèges soient composés d’infirmiers, de policiers, de professeurs ou de magistrats, il est rare que dans les revendications ne figure pas la demande de moyens supplémentaires. Cependant, aucun manifestant, aucun syndicat, aucun responsable politique ne prend la peine d’expliquer comment cette hausse de dépense publique sera financée.
La culture politique française souffre de deux maux. D’abord, une addiction aux dépenses publiques. En 2022, la France était le pays européen aux dépenses publiques les plus élevées, puisqu’elles représentaient 58,1% du PIB, contre une moyenne de 49,8% pour l’ensemble des pays membres de l’Union européenne (INSEE). Comme il faut bien les financer, elle est également le pays de l’OCDE où les prélèvements obligatoires sont les plus importants. Avec un taux représentant 46,1% du PIB, la France est passée devant le Danemark (41,9%).
Cette dépendance aux dépenses publiques s'accompagne d’une passion française pour la discussion idéologique, déjà relevée par Raymond Aron en son temps, lorsqu’il écrivait dans son Introduction à la philosophie politique que « les Français n’aiment, dans la politique, que les idées qui sont les moins possibles souillées par les considérations vulgaires qui touchent au monde réel ».
Cette aversion au réel contribue à altérer la qualité du débat démocratique et favorise les discours démagogiques. L’argent public disponible n’étant pas extensible à l’infini, on ne peut simultanément défendre la hausse des dépenses dans la justice, l’éducation, la santé, la défense, le social, la culture et l’environnement. Par définition, la politique implique des choix.
Ce déni est collectif, et le citoyen est au moins aussi responsable que le personnel politique.
L’opposition à la réforme des retraites est à cet égard éclairante. Il y a maintenant un an, une majorité de Français rejetaient la hausse de l’âge de départ à la retraite à 65 ans. En admettant qu’il ne faille pas augmenter l’âge de départ, il reste qu’il faut, pour garantir la soutenabilité du système, choisir entre une augmentation des cotisations de la part des actifs et la baisse des pensions pour les retraités, ou simplement sortir du système par répartition. L’absence de contre-proposition et l’incapacité à choisir entre ces différentes options, dans le rang des opposants à la réforme, témoignent de ce refus du réel.
La crise agricole que la France connaît depuis quelques semaines est un autre exemple parlant. Si 92% des Français comprennent les revendications des agriculteurs (sondage Harris Interactive), et 85% considèrent qu’ils ne sont pas rémunérés à leur juste valeur (sondage Ipsos), seul un français sur cinq assure être prêt à payer plus cher pour son alimentation. Les Français veulent une agriculture de qualité, écologiquement vertueuse, mais à des prix abordables qui soient rémunérateurs pour l’ensemble de la chaîne de production. À nouveau, une équation insoluble. On veut le beurre, et l’argent du beurre.
Ce déni du réel traduit en fait une certaine irresponsabilité collective qui a des conséquences concrètes. Aucun gouvernement français n’a voté de budget à l’équilibre depuis 1974. Depuis cette date, alors même que la fiscalité est particulièrement élevée, les dépenses de l’État sont supérieures à ses recettes : on dépense de l’argent que l’on n’a pas. La solde des finances publiques (différence entre les recettes et les charges des administrations publiques) en pourcentage du PIB en France est de -4,8%. Au Danemark, elle est de +3,3%.
Nous payons l’absence de choix clair et de responsabilité dans la gestion du budget de l’État par le creusement du déficit public. À la lumière de la déclaration de Mette Frederiksen, le fait que le Danemark soit en excédent budgétaire n’a rien d’anodin.
Les Français seraient bien inspirés de demander à leur classe politique de suivre l’exemple de la Première ministre danoise, plutôt que celui de Victor Pivert, le personnage interprété par Louis de Funès dans Les Aventures de Rabbi Jacob, à qui l’on doit la célèbre formule : « Vous promettez tout et moi, je ne donne rien ! »
En France, un tel discours serait difficilement tenable pour un homme politique.
À chaque mouvement social, les slogans scandés dans les manifestations se ressemblent. Que les cortèges soient composés d’infirmiers, de policiers, de professeurs ou de magistrats, il est rare que dans les revendications ne figure pas la demande de moyens supplémentaires. Cependant, aucun manifestant, aucun syndicat, aucun responsable politique ne prend la peine d’expliquer comment cette hausse de dépense publique sera financée.
La culture politique française souffre de deux maux. D’abord, une addiction aux dépenses publiques. En 2022, la France était le pays européen aux dépenses publiques les plus élevées, puisqu’elles représentaient 58,1% du PIB, contre une moyenne de 49,8% pour l’ensemble des pays membres de l’Union européenne (INSEE). Comme il faut bien les financer, elle est également le pays de l’OCDE où les prélèvements obligatoires sont les plus importants. Avec un taux représentant 46,1% du PIB, la France est passée devant le Danemark (41,9%).
Cette dépendance aux dépenses publiques s'accompagne d’une passion française pour la discussion idéologique, déjà relevée par Raymond Aron en son temps, lorsqu’il écrivait dans son Introduction à la philosophie politique que « les Français n’aiment, dans la politique, que les idées qui sont les moins possibles souillées par les considérations vulgaires qui touchent au monde réel ».
Cette aversion au réel contribue à altérer la qualité du débat démocratique et favorise les discours démagogiques. L’argent public disponible n’étant pas extensible à l’infini, on ne peut simultanément défendre la hausse des dépenses dans la justice, l’éducation, la santé, la défense, le social, la culture et l’environnement. Par définition, la politique implique des choix.
Ce déni est collectif, et le citoyen est au moins aussi responsable que le personnel politique.
L’opposition à la réforme des retraites est à cet égard éclairante. Il y a maintenant un an, une majorité de Français rejetaient la hausse de l’âge de départ à la retraite à 65 ans. En admettant qu’il ne faille pas augmenter l’âge de départ, il reste qu’il faut, pour garantir la soutenabilité du système, choisir entre une augmentation des cotisations de la part des actifs et la baisse des pensions pour les retraités, ou simplement sortir du système par répartition. L’absence de contre-proposition et l’incapacité à choisir entre ces différentes options, dans le rang des opposants à la réforme, témoignent de ce refus du réel.
La crise agricole que la France connaît depuis quelques semaines est un autre exemple parlant. Si 92% des Français comprennent les revendications des agriculteurs (sondage Harris Interactive), et 85% considèrent qu’ils ne sont pas rémunérés à leur juste valeur (sondage Ipsos), seul un français sur cinq assure être prêt à payer plus cher pour son alimentation. Les Français veulent une agriculture de qualité, écologiquement vertueuse, mais à des prix abordables qui soient rémunérateurs pour l’ensemble de la chaîne de production. À nouveau, une équation insoluble. On veut le beurre, et l’argent du beurre.
Ce déni du réel traduit en fait une certaine irresponsabilité collective qui a des conséquences concrètes. Aucun gouvernement français n’a voté de budget à l’équilibre depuis 1974. Depuis cette date, alors même que la fiscalité est particulièrement élevée, les dépenses de l’État sont supérieures à ses recettes : on dépense de l’argent que l’on n’a pas. La solde des finances publiques (différence entre les recettes et les charges des administrations publiques) en pourcentage du PIB en France est de -4,8%. Au Danemark, elle est de +3,3%.
Nous payons l’absence de choix clair et de responsabilité dans la gestion du budget de l’État par le creusement du déficit public. À la lumière de la déclaration de Mette Frederiksen, le fait que le Danemark soit en excédent budgétaire n’a rien d’anodin.
Les Français seraient bien inspirés de demander à leur classe politique de suivre l’exemple de la Première ministre danoise, plutôt que celui de Victor Pivert, le personnage interprété par Louis de Funès dans Les Aventures de Rabbi Jacob, à qui l’on doit la célèbre formule : « Vous promettez tout et moi, je ne donne rien ! »
