La liberté, pour quoi faire ? - Par Étienne Gernelle
La décision du Conseil d’État sommant l’Arcom de caporaliser CNews (et les autres chaînes) témoigne d’une perte du goût de la liberté.
Si l'atrophie des sens est un signe avant-coureur du déclin, nous avons de quoi nous inquiéter. Car le goût de la liberté, en France en particulier, se perd doucement. Cette atonie se manifeste par une relative indifférence aux combats qui se déroulent ailleurs, celui des Ukrainiens, celui des Iraniennes, ou celui, hélas perdu, des Hongkongais. Elle transparaît aussi dans ces petits renoncements successifs à des principes autrefois cardinaux et que nous n'avons plus vraiment la force de défendre : la liberté d'expression, par exemple, en pleine « arcomisation ».
« La liberté, pour quoi faire ? » Ce mot cynique et lapidaire de Lénine est aussi le titre d'un formidable petit livre qui vient de sortir chez Payot au format poche et composé de conférences données peu de temps avant sa mort par Georges Bernanos (1). Un texte qui éclaire notre époque d'une cruelle lumière : « La pire menace pour la liberté n'est pas qu'on se la laisse prendre – car qui se l'est laissé prendre peut toujours la reconquérir –, c'est qu'on désapprenne de l'aimer, ou qu'on ne la comprenne plus. »
Une poutinisation de l'information au nom du Bien
Il est difficile de ne pas voir un cas d'école de cet affaissement dans la mollesse des réactions face à la récente décision du Conseil d'État ordonnant à l'Arcom – qui s'y refusait – de contrôler, au-delà du décompte des invités politiques, l'orientation de CNews. Par ricochet, toutes les autres radios et télévisions privées se retrouveront sous le joug d'un processus bureaucratique supra-éditorial qui, soyons clairs, n'a cours dans aucun pays démocratique. Une poutinisation de l'information au nom du Bien demeure une poutinisation. Car qu'importe la cible initiale – dont chacun peut bien penser ce qu'il veut, c'est précisément cela, la liberté –, les outils de coercition finissent toujours par être utilisés. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en rêvaient pour eux-mêmes, le Conseil d'État l'a fait ! Rendez-vous en 2027.
Il est difficile de ne pas voir un cas d'école de cet affaissement dans la mollesse des réactions face à la récente décision du Conseil d'État ordonnant à l'Arcom – qui s'y refusait – de contrôler, au-delà du décompte des invités politiques, l'orientation de CNews. Par ricochet, toutes les autres radios et télévisions privées se retrouveront sous le joug d'un processus bureaucratique supra-éditorial qui, soyons clairs, n'a cours dans aucun pays démocratique. Une poutinisation de l'information au nom du Bien demeure une poutinisation. Car qu'importe la cible initiale – dont chacun peut bien penser ce qu'il veut, c'est précisément cela, la liberté –, les outils de coercition finissent toujours par être utilisés. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en rêvaient pour eux-mêmes, le Conseil d'État l'a fait ! Rendez-vous en 2027.
À lire aussi Conseil d'État, Arcom et CNews : la France mûre pour un régime autoritaire
Le plus déprimant, dans cette affaire, est l'avachissement des consciences, à droite comme à gauche. La réglementation éditoriale de l'audiovisuel privé aurait déjà dû disparaître, l'ère du numérique ayant rendu caduc l'argument de la rareté des fréquences. Or c'est l'inverse qui se produit, elle se renforce ! Comme si, entre-temps, s'était opérée une « arcomisation » des esprits, comme si s'était évanouie la différence entre désapprouver et contraindre, critiquer et interdire. Quelle régression ! Il est loin le temps où Clemenceau proclamait : « Laissez tout attaquer afin qu'on puisse tout défendre, car on ne peut défendre honorablement que ce qu'on peut attaquer librement »…
Sommes-nous trop fatigués pour nous tenir debout ?
Est-ce à dire que Vladimir Poutine, qui jugeait en 2019 que le libéralisme était « obsolète », avait raison ? Que nous sommes trop fatigués pour nous tenir debout ? Poutine, justement : Alexeï Navalny est mort en prison, et l'Occident se tâte encore à son sujet. Voulons-nous vraiment le contrer, au moins le tenir en échec ? Certes, les sondages indiquent que les Français, comme les Européens, souhaitent toujours que l'on apporte notre soutien à l'Ukraine. Et les gouvernements, France comprise, durcissent le ton. Il n'empêche, nous mégotons, depuis deux ans, notre appui à l'Ukraine : toujours trop peu ou trop tard pour faire la différence. Encore faudrait-il, et c'est bien cela la question, savoir pour quoi l'on se bat.
Le plus déprimant, dans cette affaire, est l'avachissement des consciences, à droite comme à gauche. La réglementation éditoriale de l'audiovisuel privé aurait déjà dû disparaître, l'ère du numérique ayant rendu caduc l'argument de la rareté des fréquences. Or c'est l'inverse qui se produit, elle se renforce ! Comme si, entre-temps, s'était opérée une « arcomisation » des esprits, comme si s'était évanouie la différence entre désapprouver et contraindre, critiquer et interdire. Quelle régression ! Il est loin le temps où Clemenceau proclamait : « Laissez tout attaquer afin qu'on puisse tout défendre, car on ne peut défendre honorablement que ce qu'on peut attaquer librement »…
Sommes-nous trop fatigués pour nous tenir debout ?
Est-ce à dire que Vladimir Poutine, qui jugeait en 2019 que le libéralisme était « obsolète », avait raison ? Que nous sommes trop fatigués pour nous tenir debout ? Poutine, justement : Alexeï Navalny est mort en prison, et l'Occident se tâte encore à son sujet. Voulons-nous vraiment le contrer, au moins le tenir en échec ? Certes, les sondages indiquent que les Français, comme les Européens, souhaitent toujours que l'on apporte notre soutien à l'Ukraine. Et les gouvernements, France comprise, durcissent le ton. Il n'empêche, nous mégotons, depuis deux ans, notre appui à l'Ukraine : toujours trop peu ou trop tard pour faire la différence. Encore faudrait-il, et c'est bien cela la question, savoir pour quoi l'on se bat.
À lire aussi CNews, Arcom : tuer le pluralisme au nom du pluralisme
Bernanos, là aussi, décrit bien le déroulement des choses : « Bien avant que la liberté fût mise en péril par les dictatures, la foi en la liberté s'était progressivement affaiblie dans les consciences. » Un peu plus loin, il poursuit : « J'ai quitté la France quelques mois avant Munich, ce n'est pas devant les Allemands que j'ai fichu le camp, mais devant une espèce d'imposture généralisée, comme un cancer et dont tout esprit devrait s'écarter pour rester libre. »
L'imposture, en matière de libertés, est déjà là. Est-elle généralisée ? Gardons un peu d'espoir. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que les Clemenceau et les Bernanos se font rares !
1. « La Liberté, pour quoi faire ? », de Georges Bernanos, préface (excellente) de Jean Birnbaum (« Petite Biblio Payot classiques », Payot & Rivages, 114 p., 7,50 €).
Bernanos, là aussi, décrit bien le déroulement des choses : « Bien avant que la liberté fût mise en péril par les dictatures, la foi en la liberté s'était progressivement affaiblie dans les consciences. » Un peu plus loin, il poursuit : « J'ai quitté la France quelques mois avant Munich, ce n'est pas devant les Allemands que j'ai fichu le camp, mais devant une espèce d'imposture généralisée, comme un cancer et dont tout esprit devrait s'écarter pour rester libre. »
L'imposture, en matière de libertés, est déjà là. Est-elle généralisée ? Gardons un peu d'espoir. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que les Clemenceau et les Bernanos se font rares !
1. « La Liberté, pour quoi faire ? », de Georges Bernanos, préface (excellente) de Jean Birnbaum (« Petite Biblio Payot classiques », Payot & Rivages, 114 p., 7,50 €).
