Pour une transition énergétique souveraine - Par Agnès Verdier-Molinié

La crise est venue nous rappeler combien l’approvisionnement en électricité est une question essentielle de sécurité, de souveraineté et de développement économique. Il ne faut pas que engagements défassent ces avantages compétitifs, particulièrement dans une perspective de réindustrialisation. L’électrification des usages va entraîner une hausse importante des besoins. Ce qui est vrai en France l’est aussi dans le reste de l’Europe.


Cette tribune a été publiée dans les pages du magazine spécialisée Ecologie 360, n°5 Printemps 2024.


Si les investissements nécessaires à la décarbonation de nos sociétés sont indispensables, c’est de la responsabilité des experts et des politiques d’en informer les Français sans se défausser sur la crise en Ukraine. Les évolutions à venir sont un sujet pour tous les consommateurs et c’est aussi aux responsables de futurs les avertir des risques qui existent sur ce ils sont plus habitués aux variations de prix marché comme sur d’autres, pour lesquels (l’essence, par exemple). Les surcoûts liés à la transition énergétique ne peuvent pas être dissimulés aux consommateurs, mais le «signal prix» doit être transmis de façon claire, progressive et modulée.
 
Reconnaître les besoins grandissants en électricité

Dans une étude à venir, la Fondation IFRAP recommande de construire une politique énergétique qui reconnaît le besoin d’électrification du pays pour réindustrialiser et regagner en prospérité. L’important n’est pas de décarboner l’électricité, qui l’est déjà, mais de décarboner les usages les plus carbonés. Pour y parvenir, trois choix doivent être clairement énoncés par la prochaine programmation de l’énergie. 

1.Redonner la priorité à l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GE S)

Si pour des pays européens à la production électrique majoritairement thermique, donc carbonée, il est logique de vouloir renforcer l’éolien ou le solaire, il en va autrement pour la France dont la grande majorité de la production est déjà décarbonée avant même l’apport des énergies renouvelables. Il est donc techniquement et économiquement aberrant de vouloir ralentir le nucléaire pour faire de la place aux énergies intermittentes.

La France doit conserver la plus grande prudence face aux objectifs fixés par l’Union européenne. La Commission montre des signes encourageants vis-à-vis du nucléaire, il faut aller plus loin et prendre en compte cette filière dans les parts d’énergies propres pour 2030.

De même, le projet de loi sur la souveraineté, présenté en décembre 2023, propose une réduction de 50 % de la consommation d’énergie primaire issue des fossiles en 2030, puis 65 % en 2050. En acceptant ces conditions, la France prend le risque de lourdes pénalités européennes. C’est sur la réduction des émissions et des consommations finales que la France doit se concentrer. 

2.Se souvenir que la production d’électricité est une industrie du temps long (des dizaines d’années)

Il faut élaborer une pol i tique «sans regrets » -une surproduction raisonnable et fiable est un atout incontestable -et à long terme, surtout si les objectifs de baisse de consommation sont surestimés.

C’est pour cela qu’il faut amortir le coût moyen de production nucléaire par des prolongations de durée de vie des réacteurs actuels. Acter la programmation de réacteurs supplémentaires, comme l’avait évoqué la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, qui devrait au moins prévoir vingt EPR d’ici à 2050. De la fin des années 1970jusqu’aux années 1990, la France démarrait jusqu’à six réacteurs par an. Il faut aussi mener à bien le projet SMR (petits réacteurs nucléaires) qui fait face à de nombreux concurrents.

D’ici à 2035, et l’entrée en service des six nouveaux EPR, la France va devoir sécuriser son système de production électrique. Pour cela, il faut tenir les objectifs sur les Step (stations de transfert d’énergie par pompage) et prévoir les investissements nécessaires sur les barrages existants afin d’accroître au maximum le potentiel d’hydroélectricité.

Pour les énergies renouvelables, la question sera de lancer un plan d’installation, mais uniquement sur le fondement d’études de rentabilité et de coût complet, permettant de calculer le niveau minimal de tonnes de CO2 évitées. Cela impliquera de faire des choix, comme limiter l’éolien terrestre ou encore préférer le photovoltaïque sur de grandes surfaces au sol... Il faut aussi prévoir la création de centrales à gaz, comme en Allemagne, qui permettront de couvrir les consommations de pointe et de rendre notre mix robuste. En attendant un éventuel relais de l’hydrogène. Enfin, il faut inclure la relance d’études sur une quatrième génération surgénératrice et se donner toutes les chances du côté de la recherche (Iter, Astrid). EDF doit être géré comme une entreprise

3.Redonner à EDF les moyens d’une rentabilité suffisante, porteuse d’une capacité d’investissement.

Pour cela, il faut mener à bien la réforme du marché européen de l’électricité, ce qui permettrait aux producteurs français, y compris EDF, de pouvoir compter sur des rémunérations à long terme permettant d’investir dans des nouvelles capacités.



La crise est venue nous rappeler combien l’approvisionnement en électricité est une question essentielle de sécurité, de souveraineté et de développement économique. La France cumule trois atouts : Avec 50 % de la consommation primaire d’énergie produite en France (2022), notre pays a un taux d’indépendance énergétique de 10 points supérieur à la moyenne européenne et de 15 points supérieurs à la zone euro1. Une électricité largement décarbonée : 92 % de la production est d’origine non fossile contre 53 % en Allemagne par exemple2. Et enfin des prix de l’électricité qui restent en dessous de la moyenne européenne malgré les augmentations récentes. Il ne faut pas que nos futurs engagements défassent ces avantages compétitifs, particulièrement dans une perspective de réindustrialisation.



«La France doit s’opposer aux objectifs délirants de Bruxelles en matière d’énergies renouvelables»

L’objectif fixé par la Commission européenne d’atteindre 44 % d’énergies renouvelables d’ici à 2030 apparaît irréaliste et éloigné de nos intérêts économiques et écologiques, analyse la directrice de l’iFrap. Elle préconise que l’électricité nucléaire soit reconnue comme une énergie renouvelable au niveau européen.

Sommes-nous masochistes ? Alors que nous produisons une électricité décarbonée à 92 % grâce à notre parc nucléaire, nous serions susceptibles d’accepter de nous faire imposer par l’Europe l’objectif d’atteindre 44 % d’énergies renouvelables (EnR) d’ici à 2030 ? Une obligation qui est complètement en dehors des clous pour la France. Nous ne devons pas accepter cette obligation et au contraire imposer que l’électricité nucléaire soit reconnue comme une énergie verte au niveau européen. Et ce ne serait que justice puisque nous sommes déjà parmi les pays les plus décarbonés d’Europe avec la Suède.

La France doit prendre ses distances avec les objectifs d’énergies renouvelables fixés par la Commission européenne. Le ministre de l’Économie a heureusement fustigé « l’Europe dont nous ne voulons plus, qui fixe des objectifs trop contraignants et qui ne sont pas des objectifs climatiques satisfaisants ». Certes, le Parlement européen a reconnu en novembre dernier que l’énergie nucléaire est une énergie verte mais le nucléaire ne fait pas partie des énergies considérées comme renouvelables dans l’UE. Le gouvernement refuse d’inscrire cet objectif de 44 % de renouvelables dans la loi et n’entend pas non plus, à juste titre, payer une amende, alors que ses émissions « sont parmi les plus basses de tous les pays européens ».