Rafik Smati : « La droite doit apprendre à se libérer des intimidations morales comme des surenchères d’indignation »
Atlantico : Beaucoup ont retenu de la Convention de la droite qui s’est tenue ce samedi à Paris les deux discours d’Eric Zemmour et de Raphaël Enthoven, celui de Zemmour parce qu’il a choqué beaucoup de gens par la violence de ses propos sur l’islam ou l’immigration, celui de Raphael Enthoven parce qu’il pensait pouvoir prédire une absence d’avenir à la droite. Entre le «c’est-comme-ça» moralisateur d’Enthoven et le «c’était-mieux-avant» imprécatoire et de plus en plus paranoïaque de Zemmour, faut-il se résigner à l’impuissance ?
Rafik Smati : J’ai de l’estime pour l’un comme pour l’autre, mais je regrette qu’ils se soient tous deux radicalisés dans leurs positions.
Je comprends les questions que se pose Eric Zemmour, mais je n’adhère pas à ses réponses. Une action politique moderne ne doit pas chercher à empêcher la transformation du monde, mais plutôt à l’accompagner. Elle ne doit pas chercher à cliver, mais à rassembler. Le « c’était mieux avant » doit céder sa place à un raisonnable « ce sera mieux demain ».
Je comprends aussi la vision que porte Raphael Enthoven, mais je crains que celle-ci ne se projette dans un futur fantasmé, dont la seule ligne d’horizon est celle d’un supposé progrès.
L’un est prisonnier du passé. L’autre est prisonnier du futur. Or l’action politique consiste précisément à savoir faire le lien entre un passé, que nous devons tous assumer, et un futur, que nous devons construire ensemble.
Prenez l’exemple de la question identitaire, qui est fondamentale. La France est un pays de racines chrétiennes, romaines, païennes, phéniciennes, grecques, et celtes… Le baptême de Clovis, premier Roi des Francs en 496, est un acte fondateur de notre Nation. Le nier est un non-sens historique. La France est aussi un pays en mouvement, qui ne se fige jamais ; une nation vivante qui s’est de tout temps enrichie et solidifiée grâce à l’apport de celles et de ceux qui l’ont rejoint parce qu’ils l’ont aimé. J’insiste sur la question de l’amour de la France, qui conditionne à mon sens une fraternité retrouvée. Mais qu’est-ce qu’aimer la France ? Aimer la France, c’est puiser dans des racines que nous ne partageons peut-être pas tous, mais dont nous sommes tous fiers. Aimer la France, c’est aussi faire vivre une histoire deux fois millénaire, sans chercher à la figer. Ce ne peut pas être l’un ou l’autre. C’est nécessairement l’un et l’autre. Ou, pour paraphraser un proverbe yiddish : des racines, et des ailes.
