La censure ne provoque pas le chaos, elle est une conséquence du chaos - Par Arnaud Benedetti
La motion de censure, qui sera examinée ce mercredi 4 décembre, n’est pas tant la cause de la crise actuelle que le symptôme des errements d’une classe politique qui joue sa survie, analyse Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire
Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire et professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il a également écrit de nombreux livres, parmi lesquels «Aux portes du pouvoir - RN, l’inéluctable victoire ?» (Michel Lafon, 2024).
LE FIGARO. - En censurant le gouvernement Barnier, le RN ne risque-t-il pas d’apparaître comme le parti du désordre et ainsi perdre le statut de «parti de gouvernement» qu’il cherchait à construire ?
Arnaud BENEDETTI. - Le problème fondamental est que le désordre était déjà installé. Cette lecture qui consiste à voir dans l’adoption de la motion de censure un facteur de chaos tend à occulter surtout qu’elle est d’abord le produit de ce dernier. C’est parce qu’il y a chaos qu’il y a censure et ce n’est certainement pas parce qu’il y a censure qu’il y a chaos. La situation dans laquelle nous sommes engagés est le stade quasi-ultime d’un long et lent processus de dégradation dont tous les partis de gouvernement sont comptables depuis plusieurs décennies. En vendant toutes les souverainetés appartement par appartement, on abîme l’outil politique de telle manière que l’ossature institutionnelle, pourtant extrêmement solide grâce à la Ve République qui a permis à la France de traverser bien des crises depuis plus de 70 ans, en est désormais non seulement fragilisée mais fortement abîmée.
Les «ingénieurs du chaos» sont bien plus nombreux en fin de compte que les acteurs multiples du moment qui ont eu à jouer ces dernières heures cette tragicomédie parlementaire, qui n’est rien d’autre que le symptôme d’un dérèglement qui s’est opéré sur la durée. Le narratif sur le désordre est hélas la ligne Maginot de ceux qui ont laissé par ailleurs toutes les autres frontières ouvertes à tout vent. La vision court-termiste de l’événement visant à imputer des responsabilités immédiates oblitère l’enchaînement des causes qui a conduit à la singularité de ce qui se joue sous nos yeux. Et quand bien même nous voudrions nous en tenir à une interprétation à court terme, les incidences récentes de notre vie politique délivreraient d’autres formes de responsabilités dont une grande partie est à rechercher du côté de ceux qui ont exercé le pouvoir : le changement prématuré de premier ministre en janvier, la dissolution, évidemment, la stratégie de l’arc républicain entre les deux tours des législatives ; tous ces ingrédients expliquent un système de contraintes dont Michel Barnier, nonobstant ses grands mérites, ne pouvait se défaire.
