Nicolas Baverez: «Le réveil du courage»

Compte tenu de l’inconséquence de la classe politique, le destin de la France se trouve aujourd’hui entre les mains des Français. Ce sont eux qui devront faire le choix du courage pour affronter la situation de faillite du pays et œuvrer au redressement de la nation.


L’année 2024 s’achève sous le signe d’une brutale accélération de la crise de la France qui est plus que jamais l’homme malade de l’Europe. Les Jeux olympiques de Paris ou la réouverture de Notre-Dame ne sont que des paravents qui ne masquent pas un effondrement de notre pays sans précédent depuis les années 1930.

L’activité est à l’arrêt. L’investissement et les embauches sont bloqués tandis que les faillites et les plans sociaux se multiplient. Le nombre des logements construits est le plus faible depuis 1952 et celui des automobiles produites est revenu à son niveau de 1962. L’épargne s’envole et les capitaux fuient massivement. Le CAC 40 affiche un recul de 3 % sur l’année quand le DAX allemand et le S&P 500 ont progressé de 22 % et 28 %.

À lire aussi Philippe Juvin (LR) : «Notre commission d'enquête sur la dette est de salubrité publique»

Les déficits et la dette publique, qui atteint 3300 milliards d’euros soit 113 % du PIB, échappent à tout contrôle. Moody’s, qui a dégradé les banques françaises après la note financière de notre pays à AA3, prévoit ainsi un déficit de 6,3 % du PIB en 2025 et une dette publique culminant à 120 % du PIB en 2027.

Cet affaissement économique nourrit la colère sociale et l’extrémisme politique. Il se traduit aussi par le déclassement diplomatique de la France reléguée à une puissance moyenne du sud de l’Europe, ainsi que l’illustre sa marginalisation dans l’Union européenne, son expulsion d’Afrique et son éviction du Moyen-Orient.

Putsch constitutionnel

Surtout, comme à la fin de la IIIe République, notre pays se trouve privé de leadership et de cap. Le système et les dirigeants politiques sont en apesanteur, coupés de toute forme de réalité et de responsabilité. Après avoir suicidé sa majorité et son quinquennat, Emmanuel Macron a fait la démonstration de sa faiblesse en cédant au chantage de François Bayrou qui s’est désigné comme premier ministre, avec pour seul précédent le coup de force réalisé par Dominique de Villepin face à Jacques Chirac diminué par la maladie.

Mais ce putsch constitutionnel n’élargit en rien sa base politique. François Bayrou a par ailleurs affiché son mépris pour sa fonction et sa mission comme ses doutes sur sa capacité à les assumer en décidant de rester maire de Pau et en délaissant la gestion du cataclysme qui a ravagé Mayotte pour présider son conseil municipal. Le vote du scrutin proportionnel viendrait couronner le rétablissement du régime des partis.

Conçue pour garantir la continuité de la vie nationale grâce à la restauration du pouvoir d’action de l’État, la Ve République a été corrompue. Avec quatre premiers ministres en un an, elle fait pire que la IVe République, durant laquelle la durée moyenne des gouvernements était de sept mois. L’État est devenu aussi obèse, avec des dépenses accaparant 58 % du PIB, qu’impuissant à assurer les services de base : éducation, santé, logement, transports, sécurité, réassurance des risques majeurs comme le souligne le chaos qui règne à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie.

Exil des talents

L’effondrement de l’absolutisme républicain offre un contraste saisissant avec la stabilité du parlementarisme italien, qui fait de Giorgia Meloni la femme forte de l’Europe. L’absence d’alternative politique tranche également avec la situation de l’Allemagne qui, pour être confrontée à la fin du modèle mercantiliste et à l’éclatement de la coalition hétéroclite conduite par Olaf Scholz, dispose d’une solide perspective d’alternance avec la CDU de Friedrich Merz et de marges de manœuvre financières considérables avec une dette publique limitée à 63 % du PIB.

L’écroulement du pays, le spectre de la crise financière, la paralysie de la décision publique et l’irresponsabilité des gouvernants nourrissent une anxiété légitime chez les Français. Face au choc fiscal porté par le projet de budget pour 2025, les citoyens comme les entreprises ont réagi avec une impressionnante rapidité, les ménages portant leur taux d’épargne à 19 % de leur revenu disponible et délocalisant leur assurance-vie, les sociétés coupant dans leurs dépenses et leurs emplois. Les citoyens, contrairement à leurs dirigeants, ont compris que les déficits et la dette ne sont que de l’impôt différé. Mais leurs décisions ont un impact dévastateur pour l’économie.

À lire aussi Giorgia Meloni mise sur ses liens avec Elon Musk et les milieux conservateurs pour séduire Donald Trump

Le destin de la France, compte tenu de l’inconséquence de la classe politique, se trouve aujourd’hui entre les mains des Français. L’alternative qui se présente à eux est simple. Céder à la peur et au désespoir, en se tournant vers la fuite qui peut prendre la forme du désengagement, de l’attente fataliste de la faillite, de l’exil des talents, des capitaux et des entreprises, de la tentation autoritaire de l’extrême droite ou de l’extrême gauche. Ou bien faire le choix du courage en affrontant la situation de faillite du pays et en cherchant à imaginer des solutions qui permettent de réaligner les citoyens, les entreprises et l’État au service du redressement de la nation.

Le courage, une affaire de citoyens

Les forces vives de la société civile devraient se réunir pour effectuer le travail qui a été abandonné depuis de très longues années par les partis et les innombrables candidats à l’élection présidentielle, à savoir réfléchir aux réformes indispensables pour remettre la France debout. Et ce en s’inspirant de la déclaration commune du Medef et des syndicats alertant sur les conséquences dramatiques de la crise politique et économique.

À lire aussi L’affrontement entre ministre de l’Intérieur et garde des Sceaux, un grand classique de la Ve République

Travaillons ensemble autour des enjeux clés : le rétablissement de la stabilité politique par le retour à l’esprit de la Ve République et par un puissant mouvement de décentralisation ; le relèvement de la démographie et de la productivité du travail par l’investissement dans l’éducation ; la réorientation du modèle économique vers la croissance écologique par l’investissement et l’innovation ; l’engagement d’une thérapie de choc pour réaliser le désendettement public et privé ; la lutte contre la violence par l’application d’un principe de tolérance zéro ; le réarmement face à la Russie.

Marc Bloch rappelle dans L’Étrange Défaite que « le courage n’est pas affaire de carrière ou de caste » ; il est de fait l’affaire des citoyens. Aux Français de rompre avec le mensonge et la démagogie pour assumer le courage de la vérité.