Et si il fallait être conservateur pour innover et (vraiment) changer le monde ? - Par Philippe Silberzahn
A partir d’une observation minutieuse de comment les entrepreneurs créent de nouveaux produits, de nouvelles entreprises et de nouveaux marchés, Sarasvathy a mis en lumière leurs principes d’action.
On pense souvent que pour innover, il faut faire table rase du passé et partir d’une feuille blanche. C’est oublier qu’aucun innovateur ne part jamais de zéro, et que tous sont « des nains sur des épaules de géants », comme le disait le philosophe Bernard de Chartres. Loin de refuser la réalité, et encore moins de la nier, les innovateurs commencent par l’accepter pour ensuite la transformer. Et s’il fallait être conservateur pour pouvoir innover ?
Lorsque je conduis un séminaire sur l’innovation, je commence toujours par la même question : « Comment selon vous naissent les grandes innovations ? » Et chaque fois, j’obtiens en gros la même réponse : « Un entrepreneur visionnaire a une grande idée, mobilise des ressources auprès d’investisseurs, et met son idée en œuvre pour changer le monde. » Des années que je pose cette question, et des années que j’ai la même réponse. Et des années que je passe le reste du séminaire à essayer de démonter cette croyance.
Car une innovation de rupture n’est pas un big bang soudain. James Watt n’invente pas à lui tout seul la machine à vapeur par un éclair de génie en sortant de sa douche. Il contribue de manière décisive à une question sur laquelle ont déjà travaillé de grands inventeurs et de grands scientifiques depuis de nombreuses années. C’est donc de cet existant qu’il faut partir. L’ignorer, le nier, c’est prendre le risque de l’échec.
La prééminence de ce modèle du big bang est problématique. Cette vision romantique, idéaliste, enferme les entreprises dans un piège infernal. En plaçant la barre aussi haut, en faisant croire, en substance, qu’innover c’est nécessairement créer le prochain Facebook ou Tesla, on mène soit au renoncement devant l’ampleur inatteignable de la tâche (déguisée derrière des initiatives largement cosmétiques), soit à la fuite en avant dans des « grands projets » qui la plupart du temps ne mènent à rien.
Ainsi, ce cadre d’une grande entreprise me disait que son Comité exécutif était à ce point obsédé par l’innovation de rupture, conçue comme nécessairement grande, qu’il ne pouvait plus proposer de petit projet : « À moins de un milliard, aucun projet ne les intéresse » ajoutait-il, et de se lamenter que de la sorte, de nombreuses opportunités plus petites soient ignorées, et donc laissées à la concurrence. Penser le changement en grand, avec une idée figée a priori, c’est le plus souvent s’empêcher de le rendre possible.

