Sami Biasoni: «Des saintes trans au Moyen-Âge? Quand l'idéologie supplante l'histoire»

Le musée de Cluny organise une conférence autour de l'ouvrage Les Genres fluides. De Jeanne d'Arc aux saintes trans de l'historien Clovis Maillet. Le révisionnisme qui veut remodeler l'histoire au nom de la déconstruction est un danger pour notre civilisation, alerte l'essayiste.


Sami Biasoni est docteur en philosophie de l'École normale supérieure, professeur chargé de cours à l'ESSEC et co-auteur de l'essai Français malgré eux, L'Artilleur, février 2020.

«Pouvait-on changer de genre au Moyen Âge ? Vivre en homme et devenir sainte ? Naître fille et finir chevalier ?»: telles ont été les questions débattues dans le cadre d'une conférence récemment organisée par le Musée national de Cluny. Cette conférence, décriée, voire moquée par certains, met en lumière – à l'initiative de ladite institution publique – les travaux de l'«artiste performeur» et docteur en anthropologie historique Clovis Maillet, qui a publié en 2020 un essai consacré à ces thèmes intitulé Les Genres fluides. De Jeanne d'Arc aux saintes trans.

La question qui est posée est celle de la possibilité d'une relecture critique de l'histoire sacrée au prisme du genre, en l'espèce d'un genre «fluide», c'est-à-dire de la transition du féminin au masculin et de sa détransition. Les «théories» de la déconstruction aspirent à tout revisiter ; c'est même à cela qu'on les reconnaît. Faisant de tout événement passé ou présent un élément de récit potentiel, un matériau propice à l'analyse textuelle et au révisionnisme critique, et ayant seules décrété que le réel n'était qu'une variation du vrai, ces «théories» agissent en fixant d'abord leurs conclusions puis procèdent par exégèse pour tenter de les accréditer par la métaphore, la provocation, l'emphase quand il le faut. Le réel leur sert d'abord à montrer ce qu'elles ne peuvent généralement démontrer. Ainsi va la recherche quand elle laisse de côté l'objectivité de la méthode rationaliste pour embrasser les causes subjectives des «savoirs situés».

S'il est vrai qu'il existe quelques exemples de femmes qui ont pris l'apparence d'hommes dans l'histoire sacrée, pour devenir moines notamment – à une époque où il n'y avait guère d'alternative –, y voir des égéries queers avant l'heure peut paraître hautement abusif. C'est pourtant le pas hardi que certains activistes comme l'américaine Leslie Feinberg ont tenté de franchir, au nom de la réhabilitation militante d'une «histoire trans», et au mépris du fait historique.

La question de l'identité sexuelle des figures historiques réelles ou mythiques importe, mais au même titre que maints autres marqueurs anthropologiques. En faire l'alpha et l'Omega des sciences humaines, jusqu'à lui octroyer un pouvoir explicatif prééminent, ainsi que le font les théories du genre, est problématique car l'histoire n'est pas sécable: elle est par nature holistique, multifactorielle et complexe.