Kissinger, l’Ukraine et l’ordre du monde - Par Olivier Chantriaux

Le 23 mai dernier, alors qu’il intervenait par visioconférence devant le Forum économique mondial, Henry Kissinger a fait entendre une voix discordante[1]. Le message principal de Kissinger n’est pas que l’Ukraine doive consentir à des concessions territoriales. Son propos vise à souligner l’urgence de la diplomatie dans un climat de surenchères.


À rebours de beaucoup de médias, si enclins à lire l’actualité internationale en termes manichéens, Kissinger a rappelé la nécessité, pour résoudre les conflits en cours, de considérer d’un œil rationnel les permanences de l’histoire et de substituer à la logique de l’escalade les exigences structurantes de la diplomatie.

En pleine cohérence avec les vues exposées dans l’article qu’il avait publié en 2014 lors de la première crise ukrainienne, où il soulignait que l’Ukraine, « pont » entre l’est et l’ouest, n’avait pas nécessairement à choisir entre l’une ou l’autre de ces polarités stratégiques, Kissinger en a appelé à l’ouverture de négociations qui permettent aux protagonistes de faire valoir leurs intérêts et à la Russie de retrouver, à terme, une place ou un rôle en Europe. Il a également encouragé les deux acteurs majeurs de la vie internationale que sont les États-Unis et la Chine à retrouver le chemin d’un dialogue structuré, conçu dans le souci permanent de garantir l’équilibre d’un monde désormais pluriel.

En soulignant la nécessité d’un retour à l’histoire et l’urgence de la diplomatie dans un monde en proie à des tensions multiples, Kissinger a donné de nouveau la preuve de la constance de sa pensée, exprimé les exigences et la portée de sa lecture des relations internationales, irréductibles aux modes comme à toute appropriation facile et que l’on peut qualifier, pour en synthétiser la formule, de réalisme historique. Se montrant animé, à l’orée de ses 99 ans, d’une irrésistible liberté intellectuelle, il a, dans le dialogue ainsi noué avec Klaus Schwab et avec Graham Allison, prenant en défaut l’opinion la plus courante, rappelé l’universel intérêt à privilégier, dans la conduite des relations internationales et pour garantir la paix globale, les fruits d’une rationalité concrète, adossée au temps long de l’histoire.