«La montée en puissance de l'islamisme woke dans le monde occidental» - De Lorenzo Vidino (Fondapol)


Dans une étude pour la Fondapol, Lorenzo Vidino analyse le lien entre wokisme et islamisme. Les islamistes utilisent la lutte contre les discriminations pour devenir les interlocuteurs privilégiés des institutions occidentales, explique-t-il. 


Les dernières décennies ont vu une mutation de la stratégie et du discours de l’islam radical ainsi que de ses militants. Ces mutations résultent de la présence nombreuse et désormais durable de populations musulmanes dans le monde occidental. Devant l’irréalisme d’un projet originaire d’islamisation intégrale, ses militants ont évolué dans une double direction : la recherche d’une emprise maximale sur les communautés musulmanes occidentales et la promotion de leur vision et de leurs revendications auprès des institutions et des grands acteurs politiques, économiques, culturels et sociaux des pays d’accueil. Ces militants sont issus de nouvelles générations, nées et formées en Occident, la plupart du temps en sciences sociales, et non plus dans les filières scientifiques et technologiques comme leurs aînés. Simultanément, ces nouveaux islamistes endossent des thèmes ultraprogressistes, leur permettant de conclure des alliances avec la gauche radicale. Les développements les plus récents ont ainsi vu se multiplier les ponts entre islam radical et ce qui est désormais nommé « culture woke », dans un contexte de propagation des contenus profondément modifié par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux.

Cette note de Lorenzo Vidino, directeur du programme de recherche sur l’extrémisme à l’université George-Washington, présente les structures, soutiens et thèmes de cet « islamisme woke » ou « islamo-wokisme », mais aussi les réactions négatives, particulièrement en France et au sein même des musulmans occidentaux.



«De nombreuses problématiques woke correspondent à l'agenda des islamistes»

FIGAROVOX. - Qu'entendez-vous par «islamisme woke»? N'y a-t-il pas une contradiction dans les termes ?

Lorenzo VIDINO. -
La contradiction n'est qu'apparente, en réalité le terme décrit une dynamique qui se manifeste dans tous les pays occidentaux: les islamistes, particulièrement ceux de la jeune génération, adoptent les problématiques et le cadre de pensée du mouvement woke (NDLR, être woke, éveillé en anglais, englobe tout ce qui est relatif aux injustices et oppressions, dont le combat est porté en étendard par les adeptes de ce mouvement). Malgré leurs attaches importantes aux Frères Musulmans et aux autres groupes islamistes, la plupart de ces jeunes activistes utilisent rarement les références islamistes, et, s'ils le font, ils le font en des termes feutrés. Ils parlent plutôt le langage de la discrimination, de l'antiracisme, de l'oppression intériorisée, de l'intersectionnalité et de la théorie postcoloniale. Plusieurs des causes qu'ils embrassent, comme l'environnement ou la réduction des frais universitaires, n'ont rien à voir avec l'islamisme. D'autres peuvent être considérées comme recoupant les griefs traditionnels de l'islamisme mais sont formulées en termes typiquement progressistes et sans islamisme apparent. Par exemple, l'adhésion récente des islamistes occidentaux aux appels à la «décolonisation» des programmes scolaires correspond à la nature anticoloniale inhérente à cette idéologie islamiste, mais elle est formulée en adoptant le langage couramment utilisé dans les cercles de gauche dits progressistes.



Wokisme, la nouvelle stratégie des islamistes occidentaux ?

Un rapport de la Fondapol décrit le recours des islamistes à des thèmes – race, religion, décolonisation – qui recoupent les préoccupations des woke.

Par Anna Bonalume

Certains militants des Frères musulmans ont établi une présence stable en Occident. Comment exercent-ils aujourd'hui leur influence ? Pour Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l'extrémisme à l'université́ américaine George-Washington, c'est par un mariage entre islamisme et wokisme. Sa thèse, à première vue contre-intuitive, est présentée dans une étude intéressante publiée par la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol). Ce mariage assumerait différentes formes.

D'abord, souligne Vidino, contrairement à la première génération d'islamistes arrivée du Moyen-Orient, la nouvelle génération est plus au fait des sensibilités culturelles occidentales, et notamment du wokisme (du terme anglais « woke », qui signifie être éveillé face aux discriminations). Les raisons ? Elle est née en Occident et a été formée principalement en sciences sociales, en sciences humaines et en communication, alors que la plupart des militants de la première génération ont eu tendance à se former dans des disciplines telles que l'ingénierie et la médecine. L'islamisme, fort d'alliances préalables et ponctuelles entre ses organisations et certains partis de gauche occidentaux, a-t-il trouvé dans le wokisme un terrain fertile ?