Jubilé d'Elizabeth II: Ce monarque qui manque tant à la France - Par Chantal Delsol, Mathieu Bock-Côté et Philippe Bilger

Cette Elizabeth II qui manque tant à la France

Par Chantal Delsol

Emmanuel Macron l’avait dit, depuis l’exécution de Louis XVI, les Français ont la nostalgie d’un monarque. C’est certainement vrai. Mais pourquoi ?

Atlantico : Emmanuel Macron l’avait dit, depuis l’exécution de Louis XVI, les Français ont la nostalgie d’un monarque. De l’autre côté de la Manche, la reine Elizabeth II célèbre son jubilé et continue de jouir d’une forte popularité. Qu’est-ce qui dans la figure du monarque, et d’Elizabeth II en particulier, peut manquer à la politique française ?

Chantal Delsol :
La monarchie apporte à la politique une continuité, et en même temps une distance, qui n’existent pas dans les régimes républicains. La distance est rendue possible par la continuité : le monarque n’est pas contraint par la durée du mandat, il n’a pas le nez sur le guidon, il n’est pas affolé en permanence par l’idée de perdre son pouvoir. Il y a autre chose de très fort : les sentiments que le peuple nourrit à l’égard de son monarque – il l’aime ! En tout cas le monarque y veille (c’est fou comme les rois d’Angleterre veillent aux sondages concernant leur popularité). Et cet amour du peuple pour le roi est un lien puissant. Tout cela évidemment manque à notre régime républicain. Mais les Français ne sont pas du tout monarchistes ! Je suis sûre que si l’idée d’un retour de la monarchie perçait ici de façon sérieuse, « les chassepots partiraient tout seuls », comme on disait dans les campagnes.

L’aspiration à la figure monarchique est-elle révélatrice de la crise d’autorité et de légitimité du politique en France ? A quoi est-elle due ? La figure monarchique serait-elle une véritable réponse ?

Il y a une crise de l’autorité, mais encore une fois je ne crois pas du tout qu’il y ait une aspiration à la figure monarchique. Laquelle d’ailleurs ne serait pas une réponse : quand il y a crise de l’autorité, cela concerne toutes les autorités. La légitimité du politique est en crise comme la légitimité des parents dans la famille, des enseignants dans les lycées, et des médecins dans les hôpitaux. Nous sommes dans une période de doute universel quant à la valeur des paroles d’autorité, quelles qu’elles soient.

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Par Philippe Bilger

L'herbe est toujours plus verte ailleurs, je le sais.

Je n'ignore pas ce que la royauté britannique a de différent d'avec la République française. Même si, malgré un mode de gouvernement qui semble l'exclure des prises de décision, la monarchie est beaucoup moins déconnectée qu'on ne le dit des grands enjeux de la politique du pays.

Je n'éprouve pas non plus une passion pour les monarchies même si je devine, sans m'en moquer, les raisons qui peuvent pousser certains à militer en faveur du retour (inconcevable) de la royauté en France. Par dérision je ne serais pas loin de penser que l'abus du nom République et de l'adjectif républicain mis à toutes les sauces, comme si l'Histoire de la France n'avait commencé qu'en 1789, n'a pas été sans conséquence sur une sorte de trouble nostalgie de siècles, jusqu'à la décapitation de Louis XVI, qui n'ont pas été à jeter tout entiers dans les poubelles de l'Histoire.

Cette attitude qui n'est sans doute pas majoritaire explique en tout cas pourquoi tant de Français considèrent avec infiniment de respect la reine Elisabeth II dont on va fêter durant quatre jours le jubilé pour ses 70 ans de règne.

Mathieu Bock-Côté: «Le vieux fond monarchiste des Français»

Les Français se tournent vers la monarchie britannique de manière quelque peu mélancolique. Ils n’entendent pas restaurer la monarchie en France mais rappeler, par ce détour, que l’histoire de France ne commence pas avec la Révolution.

Les célébrations entourant le jubilé du règne d’Elizabeth II rappellent que la monarchie ne représente pas chez les Anglais qu’un régime politique parmi d’autres, mais un pilier irremplaçable de leur identité nationale - peut-être en est-elle même le noyau -, dans la mesure où elle condense leur histoire et en marque la continuité au fil des siècles dans un pays qui préfère la tradition à la révolution, et qui n’a fait dans son histoire, en 1688, une révolution que l’on dit glorieuse que pour restaurer la tradition.