Fabrice Hadjadj: «Comment prétendre sauver les générations futures tout en rejetant l'idée d'avoir des enfants?»

Un sondage Ifop a révélé que 30% des femmes en âge de procréer et sans enfant ne souhaitaient pas devenir mère. Le philosophe réfléchit au sens de ce refus et à ce que cela révèle de notre société.


Lauréat du prix Montherlant de l'Académie des beaux-arts et du prix Lustiger de l'Académie française, Fabrice Hadjadj est l'auteur de nombreux essais et pièces de théâtre. L'une de ses pièces se joue en ce moment à Paris: Jeanne et les posthumains au théâtre Auguste. Le troisième volume de sa trilogie vient d'être publié: L'Attrape-Malheur, un berceau dans les batailles (éd. La joie de lire, 2022). Il dirige l'institut Philanthropos, à Fribourg, en Suisse.

FIGAROVOX. - Selon un sondage Ifop, pour le magazine Elle, près d'une femme sur trois en âge de procréer (18-49 ans) ne souhaite pas avoir d'enfant. Comment interpréter le résultat de ce sondage ?

Il faut préciser: il s'agit des femmes en âge de procréer qui n'ont pas d'enfant, et dont le biais peut être de justifier leur situation de fait. Rapporté à toutes les femmes (c'est-à-dire aux 2005 interrogées), le taux descend à 13%. Ce qui permet d'établir un constat est plutôt l'évolution du chiffre. Un sondage de 2010, posant la même question au même panel, fournissait un résultat de 4,3%. En douze années, celles qu'on appelle les childfree se seraient multipliées par sept. C'est cette précipitation vertigineuse qui donne à réfléchir. Certes, après les grandes chaleurs de cet été, on pouvait s'attendre à ce que la chaleur génésique se refroidisse. Ainsi y a-t-il la crise environnementale, la pandémie, la guerre, de manière plus radicale la fin du progressisme et plus spécialement du natalisme républicain, nationaliste ou socialiste. Ce n'est pas seulement que le projet moderne d'un monde meilleur s'est effondré, c'est que ce projet apparaît comme la cause de l'effondrement: son salut par l'hyperconsommation dévore les ressources et favorise l'extinction.


Une femme peut, pour d'excellents motifs, renoncer à la transformation de son corps par la maternité. Mais la refuser au nom de la féminité elle-même a quelque chose de contradictoire, et relève moins d'une émancipation que d'une désincarnation.

La tragédie grecque comme la révélation biblique insistent sur le drame de la paternité et de la maternité, mais comme sur un drame qui est celui de la vie dans toute son âpre splendeur.