Pierre Vermeren : «Comment l’économie française est devenue un village Potemkine»

Alors que l’Assemblée vient de commencer l’examen du budget 2023, l’universitaire, ancien professeur d’histoire économique contemporaine en prépa HEC et auteur de nombreux ouvrages remarqués, dresse un inquiétant tableau de l’état réel de l’économie de notre pays et du rapport dégradé de la société française au travail.


Normalien, agrégé et docteur en histoire, Pierre Vermeren a récemment publié trois ouvrages salués par la critique: On a cassé la République. 150 ans d’histoire de la nation» (Tallandier, 2020), L’Impasse de la métropolisation (Gallimard, coll. «Le Débat», 2021) et La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire (Texto, 2022).

Le monde est un théâtre où se pressent comédiens, mimes, souffleurs et propagandistes. La scène politique n’échappe pas à cette loi. Qu’en est-il de l’économie française, au-delà de la « baisse-sans-précédent-du-chômage», dont les pouvoirs publics se félicitent?

L’année glissante (en cumul sur les douze derniers mois, NDLR) restera mémorable pour notre économie: pour la première fois, la France est importatrice nette de produits agricoles, et son déficit commercialbat le record de 71 milliards d’euros au premier semestre 2022 et devrait atteindre 156 milliards d’euros cette année, selon la loi de finances (contre, pour mémoire, 173 milliards d’excédent pour l’Allemagne en 2021, mais 111 milliards «seulement» de mai 2021 à mai 2022 à cause de la guerre en Ukraine): les Français ne produisent plus que 36 % des biens matériels qu’ils consomment, selon Nicolas Baverez ; le déficit budgétaire ne parvient pas à s’apurer après le record absolu de 2020 (plus de 150 milliards d’euros, une somme doublée par l’amortissement de la dette) ; l’endettement public tangente 120 % du PIB, soit 3000 milliards d’euros. Enfin, l’inflation sera a minima de 6 % ; le piège d’un endettement jamais maîtrisé se referme.


Sans le dire, la France a fait comme les Pays-Bas : plus on sort d’inactifs des statistiques, plus le chômage baisse.

En définitive, seuls 29 millions de Français sur 67 millions sont « actifs » : la réduction de ce nombre est un enjeu caché pour nos dirigeants.

Hors chômage officiel, près de 7 millions de personnes sont soustraites de facto au marché de l’emploi. Cela explique la baisse du chômage, l’effondrement productif du pays, sa dépendance aux produits importés et ses déficits abyssaux.

Pôle emploi comptabilise 6,1 millions de chômeurs répartis en 5 catégories, bien plus que les 2,3 millions du Bureau international du travail. Si un point bas est atteint depuis 2008, l’ensemble reste considérable. Sous-emploi, chômage de masse et pénuries de travailleurs coexistent.