Penser la guerre - Par André Bellon
« Faire l’Europe, c’est faire la paix », si l’on en croit la formule bien connue. Mais on peut, en écho, rappeler la réponse de Jean-Louis Bourlanges, actuel Président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale : « Ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, c’est la paix qui a fait l’Europe ». La nuance n’est pas sans importance au moment où tant d’analystes déclarent sans sourciller que la guerre en Ukraine renforce l’Europe. Il importe aujourd’hui de sortir enfin des contradictions et des simplismes.
L’agression russe ne saurait être acceptée. Elle est contraire aux règles du droit international. Elle est une erreur pour la Russie elle-même qui, rappelant les liens historiques, oublie trop les droits des peuples. Ces principes de base étant rappelés, peut-on considérer que l’essentiel a été dit ? Non, car en matière internationale comme en toute question politique, il ne suffit pas d’analyser l’adversaire. Il faut savoir s’analyser soi-même
La déclaration de l’ambassadeur du Kenya lors du vote, au Conseil de sécurité de l’ONU, de la proposition condamnant la Russie, est particulièrement importante à cet égard. Fustigeant la violation par la Russie de l’intégrité de l’Ukraine, il rappelle que « Le Kenya et presque tous les pays africains sont nés de la fin de l’empire. Nous n’avons pas nous-mêmes dessiné nos frontières. Elles ont été tracées dans les métropoles coloniales lointaines de Londres, Paris et Lisbonne sans égard pour les anciennes nations qu’elles ont séparées ». Que dit cette intervention ? Elle affirme que l’Occident ne saurait prétendre porter seul les règles du droit international.
L’Histoire resurgit et elle n’est pas favorable à tel ou tel camp. Lorsque la Russie entend « Crimée », elle répond « Kosovo ». Lorsque les pays du Sud entendent « souveraineté », ils répondent « colonisation ».
Le fait de caractériser l’adversaire comme porteur du mal ne rend pas porteur du bien.
Qui plus est, les pays occidentaux ont largement perdu de leur magistère moral au travers de revers tels que l’échec de Kaboul pour les Etats-Unis ou celui de la force d’intervention Barkhane au Mali pour la France.
Les idées plus ou moins fantasmatiques d’un vaste espace européen avec la Russie se sont effondrées avec la fusion entre l’Union européenne et l’OTAN que la guerre en Ukraine ne fait que renforcer.
Ainsi, vouloir absolument tout situer par rapport à la construction européenne est absurde.
De façon plus générale, la mondialisation qui se voulait purement économique sous protection américaine a donné naissance à ses propres contradicteurs, au premier rang desquels la Chine qui, de même que la Russie, semble remettre en cause un monde unipolaire.
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