Attentat de l’Etat islamique en Iran : qui tire vraiment quelles ficelles au Moyen-Orient ? - Par Alexandre Del Valle

84 personnes sont mortes, mercredi, lors d'un attentat à la bombe perpétré dans le sud de l'Iran. L'Etat Islamique a revendiqué l'attaque.

Atlantico : Les médias de la République islamique d'Iran affirment (sans preuve) que l'Etat islamique (Daesh) aurait agi sous la direction d'Israël. Crédible ou pas ?

Alexandre del Valle : Israël n'a pas l'habitude de faire ce genre d'attentats. Contrairement à Gaza où l’armée israélienne vise à éliminer les terroristes dans la bande de Gaza, avec plus ou moins de réussite d’ailleurs, il s’agit ici d’un attentat commis contre des manifestants en faveur du général Soleimani. Or ce dernier n'était pas le chef du Hamas, c'était le chef de toutes les légions islamistes de type chiite qui, pendant la guerre civile syrienne, luttait contre Al-Qaïda et surtout contre Daesh en Syrie et en Irak. Il faut savoir que le contentieux entre l'État islamique et l'Iran islamiste, ce n'est pas un contentieux de type division entre islamistes. Ce sont deux univers totalement opposés, à tel point que quand Daesh a été créé et qu'il a rompu avec Al-Qaïda, le chef d'Al-Qaïda à l'époque reprochait à Daesh d'être obsédé par les chiites. On oublie que Daesh a été obsessionnellement tourné contre l'Iran, ses proxy, les milices islamistes chiites, iraniennes et le monde chiite en général.

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L’attentat en Iran ressemble au mode opératoire de l’Etat islamique. De plus, il a un énorme contentieux avec le général Soleimani, qui gérait les brigades chiites qui allaient lutter contre Al-Qaïda et Daesh en Syrie. Ensuite, ce n’est pas la première fois que Daesh a perpétré des attentats sur le sol iranien. Enfin, même si parfois il y a eu des alliances un peu paradoxales, Daesh est l'ennemi total de la République islamique iranienne encore plus qu'Al-Qaïda ne l'est.

Les choses sont parfois plus compliquées qu'elles n'y paraissent, surtout dans cette région où les stratégies de l'ombre sont légion. Qui aurait intérêt à frapper l'Iran sans que cela se sache ? L'Arabie Saoudite ? Le Qatar ? L'Égypte ? L'Azerbaïdjan ? La Turquie ?

Tout d’abord, l'Arabie Saoudite n’a pas intérêt à déstabiliser l’Iran, avec qui elle a un accord de non-nuisance négocié grâce à la Chine. En revanche, les Émirats arabes unis, l'Égypte et l'Azerbaïdjan ont intérêt. L'Azerbaïdjan a un énorme contentieux puisque il y a des Azéris en Iran que l'Iran craint beaucoup. L'Iran s'est rapprochée de l'Arménie par peur de l'irrédentisme azéri. Par conséquent, les Azéris accusent les Iraniens d'être du côté des Arméniens, leur pire ennemi. Les Émirats arabes unis ont quant à eux lancé une campagne de lutte contre l'Iran tous azimuts depuis une dizaine d'années, même plus, en finançant toutes les forces anti-iraniennes et anti-chiites islamistes partout. Les Égyptiens, eux, n'ont pas un contentieux direct avec l'Iran en ce moment. Le président al-Sissi essaie d’ailleurs de se réconcilier avec tout le monde.

Il reste des forces internes de l'opposition, kurdes ou azéris, de l'opposition radicale à l'intérieur du régime iranien. Pourquoi pas même aussi des factions rivales à l'intérieur du régime iranien, cela existe. Mais la piste indépendante de l'État islamique est la plus probable.

La Turquie, contrairement à l'Azerbaïdjan, n'a pas le même contentieux avec l'Iran. Autant l'Azerbaïdjan a un contentieux direct avec l'Iran, autant la Turquie, comme vous le savez la géopolitique est complexe, surtout au Moyen-Orient, n’a pas un énorme contentieux territorial et de population. Il n'y a pas un tiers de Turcs qui habitent en Iran, même s'il y a des turcophones, mais c'est plutôt des Azéris. Il y a même eu une négociation et des coopérations entre la Turquie et l'Iran extrêmement fructueuses. Le régime d'Erdogan est parfois dans le camp anti-iranien comme en Syrie, mais à d’autres moments Erdogan a de très bonnes relations avec l'Iran.