Le Sud global contre l’Occident - Par Nicolas Baverez

Prenant acte d’une histoire devenue universelle et globale, mais néanmoins ni stable, ni pacifique, l’auteur brosse le tableau du déclin occidental et de l’essor concomitant du Sud. Il décrit et analyse cette émergence, cette montée en puissance des pays de ce Sud. Le papier éclaire les défis, les ressorts et les limites de cette nouvelle réalité planétaire, et en met en exergue les implications pour les démocraties occidentales.


Le XXIe siècle est l’âge de l’histoire universelle. La désintégration de l’Union soviétique, la mondialisation du capitalisme et la révolution numérique ont connecté tous les hommes et les ont plongés dans un même système économique et international. Tous sont désormais confrontés à des risques planétaires : krachs financiers, pandémies, cyberattaques, prolifération des armes de destruction massive, dérèglement climatique. L’humanité partage ainsi nombre de défis communs, mais ses valeurs, ses croyances, ses institutions, ses mœurs sont non seulement différentes mais divergentes. L’histoire est globale, mais elle n’est ni stable, ni pacifique.

Un Sud de plus en plus émergé et autonome

Cette troisième mondialisation, après les Grandes Découvertes et la constitution des empires coloniaux au XIXe siècle, est l’enfant de l’Occident et de ses principes. Cependant, elle s’est retournée contre lui, le privant du monopole qu’il exerçait sur l’histoire du monde depuis la fin du XVe siècle, en même temps que les États-Unis voyaient disparaître la réassurance du capitalisme et du système international qu’ils assuraient depuis 1945. Les États-Unis ont cédé à la démesure et l’Europe au mythe de la fin de l’histoire. Avec pour conséquences la perte de la maîtrise de l’ordre mondial à la suite de la cascade des guerres perdues qui succédèrent aux attentats de 2001, du capitalisme mondialisé lors du krach de 2008, de la sécurité sanitaire avec la pandémie de la Covid-19 en 2020, de l’initiative de la guerre avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 puis l’attaque meurtrière du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.

Les pays du Sud se sont engouffrés dans le vide laissé par la crise, le retrait et le désarroi des démocraties occidentales, de plus en plus en apesanteur par rapport à la liberté et à la raison qui fondèrent leur prospérité et leur influence. La mondialisation a transformé les pays émergents en pays émergés. Rompant avec les deux décennies perdues de la fin du XXe siècle, les pays du Sud ont réalisé leur décollage, générant les deux tiers de la croissance mondiale depuis 2000. Ils assurent désormais 54 % de la production industrielle, ce qui leur a permis de combler plus du tiers de l’écart de richesse avec le monde développé depuis 1990. L’Asie s’affirme comme l’épicentre du XXIe siècle, le Pacifique se substituant à l’Atlantique. Elle concentre aujourd’hui 60 % de la population mondiale, 35 % de la production et s’impose depuis 2010 comme la première zone commerciale de la planète devant l’Amérique du Nord et le grand marché européen.

Par ailleurs, le développement des émergents s’autonomise. La sortie de la pauvreté de plusieurs centaines de millions de personnes et la constitution d’une classe moyenne favorisent le rééquilibrage de la croissance vers le marché intérieur, le consommateur du Sud entrant désormais pour plus de 35 % de la demande mondiale. Au moment où la mondialisation se fragmente et se restructure en blocs régionaux avec l’affrontement entre les empires autoritaires et les démocraties, entraînant un ralentissement du commerce international, les échanges Sud-Sud montrent un grand dynamisme, progressant de 3,5 % par an.

Le décollage économique s’est accompagné d’une affirmation culturelle, politique et stratégique. À l’image de la Chine et de l’Inde, les pays du Sud affichent la singularité de leurs valeurs nationales, religieuses ou ethniques, jusqu’à revendiquer leur suprématie comme Narendra Modi avec l’hindouisme. Avec pour corollaire la critique de l’Occident, dont les principes, les institutions, l’économie et les mœurs sont jugés décadents. Les émergents projettent leur Soft Power par des plateformes et des contenus numériques, les diasporas, mais aussi l’organisation d’évènements sportifs majeurs, des Jeux olympiques de Pékin ou Rio en passant par la Coupe du monde de football au Qatar, des Grands Prix de Formule 1 ou des tournois de tennis.

Le Sud global contre l’Occident - GeoStrategia - L'agora stratégique 2.0