La France, un enfer libéral ? - Par Erwan Le Noan et Christophe Seltzer
Mais pourquoi tant de haine du libéralisme (et de méprise totale sur la nature réelle de notre système…) ? À gauche comme à droite, beaucoup semblent être persuadés de vivre dans un environnement ultra-libéral. Comment expliquer une telle perception au regard de la réalité fiscale, sociale et réglementaire française (ou même européenne) ?
Atlantico : Vu la quantité d'impôts payés par les citoyens et les entreprises, la France peut-elle être considérée comme un enfer libéral ?
Erwan Le Noan : Clairement, non. La France n’est pas un pays où le libéralisme domine. Les recettes publiques atteignent un niveau de record (53,5% du PIB en 2022, contre 35,9% en 1960 - INSEE ; c’est-à-dire que pour tout euro produit en France, les collectivités publiques en perçoivent plus de la moitié) et parmi elles, les prélèvements obligatoires sont au plus haut (45,4% du PIB en 2022, contre 30,3% en 1960 - INSEE). Les dépenses publiques y sont aussi formidablement élevées, à 58,3% du PIB en 2022 (contre 34,7% en 1960 – INSEE). A ces statistiques s’ajoutent une multiplication de normes qui ne cessent de prescrire, d’interdire, de réglementer la vie quotidienne des citoyens.
Plus encore, comme l’a bien dénoncé l’avocat François Sureau récemment devant l’Académie des sciences morales et politiques, ces règles sont venues instaurer un régime juridique dans lequel la protection de la liberté des individus s’est réduite, au profit de décisions contraignantes et de procédures dérogatoires qui se multiplient, nous faisant progressivement évolué dans une société où la critique des institutions garantes des droits foisonne et où l’esprit démocratique semble décliner lentement, dangereusement, mais sûrement. Les enquêtes qui montrent l’attraction des propositions politiques autoritaires vis-à-vis d’une part croissante de l’opinion sont ainsi édifiantes (voir les enquêtes de la Fondapol par exemple).
Autrement dit, le poids de l’État et des collectivités publiques n’a cessé de croître et l’esprit démocratique a décliné. Si l’on souhaite être absolument cynique et détaché de tout attachement à la liberté, il faut considérer que ce mouvement est peut-être légitime et le résultat d’un choix politique délibéré, mais en aucun cas il ne peut être associé à un système libéral, qui devrait reposer sur une limitation des interventions publiques, une promotion de la concurrence et une garantie croissante de la liberté et des droits de l’individu.
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Christophe Seltzer : En France, le niveau de la dette comme ceux des prélèvement obligatoires, de la dépense publique et de la redistribution pointent parmi les plus élevés de l’OCDE tandis que la production normative atteint des sommets – d’où le choc de simplification défendu Gaspard Koenig dans la pré-campagne présidentielle de 2022. La France est bien l’un des pays les plus étatistes du monde occidental : une forme de communisme qui a – jusqu’à présent- fonctionné, tout en préservant paradoxalement le droit de propriété et la libre entreprise.
Du point de vue de ses institutions, la France est un régime césariste, entièrement tournée autour de l’institution présidentielle : le gouvernement d’un seul, appuyé tant bien que mal sur la logique du fait majoritaire. Notre Ve République est l’un des régimes les moins parlementaires de toutes les démocraties libérales. Elle est aussi l’un de pays les plus centralisés du monde, ne laissant que très peu d’autonomie à ses territoires.
Du point de vue des libertés publiques, bien que dans le peloton de tête mondial des pays les plus libres, la France restreint lentement mais surement un certain nombre de droits fondamentaux dans le sillage du terrorisme islamiste et de la pandémie de Covid-19 (droit de manifester, liberté d’association,…) comme s’en alarmait encore François Sureau en début de semaine devant l’Académie des sciences morales et politiques.
Du point de vue des libertés personnelles, malgré les récentes avancées (mariage homosexuel, PMA pour les couples de femmes), la France reste aussi très conservatrice, imprégnée d’une confusion entre le droit et la morale : un jacobinisme bioéthique dénoncé par le juriste Daniel Borrillo. Malgré sa tradition républicaine, et contrairement à des pays dont le degré de religiosité reste plus élevé, la France n’a toujours pas légalisé le cannabis, dépénalisé l’usage des drogues, autorisé la GPA ou l’aide active à mourir.
Comment expliquer une telle perception ? Pourquoi tant de haine du libéralisme ?
Erwan Le Noan : La perception d’une France dominée par le libéralisme échevelé mérite certainement de longues analyses, mais il est peut-être possible de la résumer à trois facteurs.
Le premier, c’est une perception erronée des réalités économiques et sociales. Le sujet des inégalités est éclairant : la France semble obsédée par la lutte contre les inégalités alors que celles-ci sont historiquement basses et qu’elle est un des pays développés où non seulement elles sont les plus faibles (ce que montre à la fois l’INSEE et les statistiques de Thomas Piketty) mais où, en outre, le système de redistribution est à cet égard l’un des plus efficaces (« avant transferts, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, contre 1 à 3 après transferts » indique l’INSEE). Cette mauvaise perception tient à une « obsession égalitaire » que j’ai longuement commentée dans un livre récent.
Autre sujet : l’idée selon laquelle la France serait victime de la mondialisation, alors que les études montrent que si notre pays s’est désindustrialisé, c’est d’abord en raison des évolutions technologiques et de la consommation (Banque de France ; DG Trésor), mais aussi parce que nous avons perdu en compétitivité (REXECODE), de notre propre fait ! En la matière, il est certainement plus simple (notamment pour les dirigeants) de rejeter la responsabilité de nos faiblesses sur les autres et des facteurs externes plutôt que de regarder la vérité en face...
Le deuxième facteur tient à la perception d’un déclin de l’efficacité de l’action publique : les usagers comme les fonctionnaires sont mécontents, considérant que la qualité des services publics s’est dégradée. L’école est en grave déclin (comme l’a récemment montré l’étude PISA), les universités ne brillent pas dans la compétition internationale, les hôpitaux sont en difficulté, les prisons sont délabrées, les policiers ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail, etc. Cet état de fait est un incontestable. Il ne s’explique pas par le libéralisme mais bien plutôt par les défaillances de l’étatisme, par le réflexe de la dépense publique et par l’obsession pour l’augmentation des moyens plutôt que l’amélioration de la qualité de service. Si nos services publics déclinent gravement, mettant en péril la cohésion nationale, c’est parce qu’aucun gouvernement n’est parvenu à (ou n’a essayé de) les réformer pour leur permettre de rester performants !
Un dernier facteur, enfin, relève d’une dominance dans l’opinion d’idéologies et d’un discours politique étatistes, qu’on pourrait qualifier au mieux d’idéalistes ou de naïfs. D’abord, il y a en France la conviction que l’État est une institution semi-magique, semi-divine (ne parlons-nous pas d’État « Providence » là où nos voisins le qualifient de responsable du bien-être : welfare, bienestar ?), qui pourrait changer le monde par la seule force de sa volonté – et, dans la Ve République, même par celle d’un seul homme, son Président. Ensuite, les idéologies critiques du libéralisme font implicitement la promesse que, face au chaos du monde, si elles étaient mises en œuvre, elles permettraient d’atteindre une forme d’état stationnaire, de réaliser un monde harmonieux et paisible. Faisons le communisme pour des lendemains qui chantent, imposons l’État autoritaire pour apaiser toutes les tensions ! Ces discours qui refusent l’incertitude de l’existence sont totalement illusoires : la réalité humaine est faite de diversité, d’imprévision, de créativité. Ils sont même dangereux car, comme elles se heurtent à la réalité humaine, ces doctrines sont contraintes quand elles sont mises en œuvre d’avoir recours à l’oppression et la répression.
Du point de vue de ses institutions, la France est un régime césariste, entièrement tournée autour de l’institution présidentielle : le gouvernement d’un seul, appuyé tant bien que mal sur la logique du fait majoritaire. Notre Ve République est l’un des régimes les moins parlementaires de toutes les démocraties libérales. Elle est aussi l’un de pays les plus centralisés du monde, ne laissant que très peu d’autonomie à ses territoires.
Du point de vue des libertés publiques, bien que dans le peloton de tête mondial des pays les plus libres, la France restreint lentement mais surement un certain nombre de droits fondamentaux dans le sillage du terrorisme islamiste et de la pandémie de Covid-19 (droit de manifester, liberté d’association,…) comme s’en alarmait encore François Sureau en début de semaine devant l’Académie des sciences morales et politiques.
Du point de vue des libertés personnelles, malgré les récentes avancées (mariage homosexuel, PMA pour les couples de femmes), la France reste aussi très conservatrice, imprégnée d’une confusion entre le droit et la morale : un jacobinisme bioéthique dénoncé par le juriste Daniel Borrillo. Malgré sa tradition républicaine, et contrairement à des pays dont le degré de religiosité reste plus élevé, la France n’a toujours pas légalisé le cannabis, dépénalisé l’usage des drogues, autorisé la GPA ou l’aide active à mourir.
Comment expliquer une telle perception ? Pourquoi tant de haine du libéralisme ?
Erwan Le Noan : La perception d’une France dominée par le libéralisme échevelé mérite certainement de longues analyses, mais il est peut-être possible de la résumer à trois facteurs.
Le premier, c’est une perception erronée des réalités économiques et sociales. Le sujet des inégalités est éclairant : la France semble obsédée par la lutte contre les inégalités alors que celles-ci sont historiquement basses et qu’elle est un des pays développés où non seulement elles sont les plus faibles (ce que montre à la fois l’INSEE et les statistiques de Thomas Piketty) mais où, en outre, le système de redistribution est à cet égard l’un des plus efficaces (« avant transferts, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, contre 1 à 3 après transferts » indique l’INSEE). Cette mauvaise perception tient à une « obsession égalitaire » que j’ai longuement commentée dans un livre récent.
Autre sujet : l’idée selon laquelle la France serait victime de la mondialisation, alors que les études montrent que si notre pays s’est désindustrialisé, c’est d’abord en raison des évolutions technologiques et de la consommation (Banque de France ; DG Trésor), mais aussi parce que nous avons perdu en compétitivité (REXECODE), de notre propre fait ! En la matière, il est certainement plus simple (notamment pour les dirigeants) de rejeter la responsabilité de nos faiblesses sur les autres et des facteurs externes plutôt que de regarder la vérité en face...
Le deuxième facteur tient à la perception d’un déclin de l’efficacité de l’action publique : les usagers comme les fonctionnaires sont mécontents, considérant que la qualité des services publics s’est dégradée. L’école est en grave déclin (comme l’a récemment montré l’étude PISA), les universités ne brillent pas dans la compétition internationale, les hôpitaux sont en difficulté, les prisons sont délabrées, les policiers ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail, etc. Cet état de fait est un incontestable. Il ne s’explique pas par le libéralisme mais bien plutôt par les défaillances de l’étatisme, par le réflexe de la dépense publique et par l’obsession pour l’augmentation des moyens plutôt que l’amélioration de la qualité de service. Si nos services publics déclinent gravement, mettant en péril la cohésion nationale, c’est parce qu’aucun gouvernement n’est parvenu à (ou n’a essayé de) les réformer pour leur permettre de rester performants !
Un dernier facteur, enfin, relève d’une dominance dans l’opinion d’idéologies et d’un discours politique étatistes, qu’on pourrait qualifier au mieux d’idéalistes ou de naïfs. D’abord, il y a en France la conviction que l’État est une institution semi-magique, semi-divine (ne parlons-nous pas d’État « Providence » là où nos voisins le qualifient de responsable du bien-être : welfare, bienestar ?), qui pourrait changer le monde par la seule force de sa volonté – et, dans la Ve République, même par celle d’un seul homme, son Président. Ensuite, les idéologies critiques du libéralisme font implicitement la promesse que, face au chaos du monde, si elles étaient mises en œuvre, elles permettraient d’atteindre une forme d’état stationnaire, de réaliser un monde harmonieux et paisible. Faisons le communisme pour des lendemains qui chantent, imposons l’État autoritaire pour apaiser toutes les tensions ! Ces discours qui refusent l’incertitude de l’existence sont totalement illusoires : la réalité humaine est faite de diversité, d’imprévision, de créativité. Ils sont même dangereux car, comme elles se heurtent à la réalité humaine, ces doctrines sont contraintes quand elles sont mises en œuvre d’avoir recours à l’oppression et la répression.
Christophe Seltzer : Malgré une tradition intellectuelle et politique libérale riche, les élites politiques françaises restent très étatistes.
