Existe-t-il un « Sud Global » ? - Par Tigrane Yégavian
C’est devenu la tarte à la crème des experts amateurs de pensée décoloniale, nostalgiques de la conférence de Bandung de 1955 et adeptes de la revanche des humiliés. Les médias l’ont vulgarisé à l’aune du dernier sommet des Brics. Bertrand Badie le ressert à l’envi sur chaque plateau de télé et de radio, quand un Jacques Attali le pourfend, car ce serait accorder trop d’importance à la Chine et à la Russie. Le « Sud Global » existe-t-il vraiment ?
Article paru dans le numéro 49 de janvier 2024 – Israël. La guerre sans fin.
Du tiers-monde au Sud Global
En 1926, dans un essai intitulé Alcuni temi della questione meridionale, le communiste et théoricien révolutionnaire italien Antonio Gramsci avait utilisé ce terme pour désigner les inégalités entre le nord et le sud de l’Italie. Pour l’universitaire nord-américaine Anne Garland Mahler[1], Gramsci a appliqué un cadre politique qui a ensuite servi de base à la théorisation du Sud dans le Nord : « Une géographie déterritorialisée des externalités du capitalisme […] pour rendre compte des peuples assujettis à l’intérieur des frontières des pays les plus riches, de sorte qu’il y a des Suds dans le Nord géographique et des Nords dans le Sud géographique. » Mais il semblerait que le terme Global South ait été utilisé pour la première fois en 1969 par l’universitaire et militant gauchiste américain Carl Oglesby (1935-2011). Écrivant dans le magazine catholique libéral Commonweal, Oglesby a soutenu que la guerre du Vietnam était le point culminant d’une histoire de « domination du Nord sur le Sud Global ». Mais ce n’est qu’après l’éclatement de l’Union soviétique en 1991 – qui a marqué la fin de ce qu’on appelle le « Second Monde » – que le terme a pris de l’ampleur. Jusqu’alors, le terme le plus courant pour désigner les pays en développement – les pays qui n’étaient pas encore pleinement industrialisés – était « tiers-monde », théorisé par Alfred Sauvy en 1952 afin de désigner les pays non alignés, les pays en développement, ou encore ceux subissant encore le joug colonial. On retrouve aussi dans le tiers-mondisme une allusion aux trois états historiques de la France : clergé, noblesse et tiers état.
