« Public contre privé : la solution des écoles libres publiques » – Par Monique Canto-Sperber
Il suffirait que le système public de l’enseignement crée des écoles libres, au sens où elles seraient autonomes, mais gratuites et sans sélection. Une belle façon pour le public de mettre en valeur son expérience comme son expertise pédagogique et de renouer avec sa belle tradition républicaine qui a, pendant deux siècles, donné à des millions d’enfants une chance jamais vue d’émancipation sociale.
Monique Canto-Sperber est universitaire, présidente du think tank GénérationLibre ; elle a publié plusieurs livres dont Sauver la liberté d’expression (2021).
Dans ses Cinq Mémoires sur l’instruction publique datés de 1791, Condorcet affirmait que « l’instruction publique […] n’est pas exclusive. […] On doit au contraire applaudir des enseignements libres. Ils sont, d’ailleurs, le moyen de corriger les vices de l’instruction établie, de suppléer à ses imperfections, de soutenir le zèle des maîtres par la concurrence, de soumettre la puissance publique à la censure de la raison des hommes éclairés ».
Etonnante déclaration de la part de ce visionnaire réformateur et libéral qui défendait l’idée d’un système public de l’instruction, mais craignait aussi qu’il ne se transformât en un corps unique et uniforme, enlisé dans son monopole : la meilleure façon de préserver son efficacité et même sa primauté était donc de conserver d’autres types d’écoles, qui seraient privées.
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Paradoxe. Le propos est paradoxal et paraît peu en phase avec la situation actuelle. Mais pour saisir sa pertinence, rappelons que le projet d’une instruction publique pour tous, porté dès la Révolution par Mirabeau et Talleyrand, ne fut traduit dans la loi qu’en 1833 quand fut établie, à l’initiative de François Guizot, l’obligation de scolarisation dans l’enseignement primaire. Avant cela, tous les établissements scolaires, publics et privés, étaient censés appartenir à un monopole d’Etat, l’Université impériale, créée en 1806 par Napoléon.
La loi de 1833 y met fin, mais rétablit également l’indépendance des écoles privées. Il faudra attendre 1880, au début de la IIIe République, pour que, sous l’impulsion de Jules Ferry et de son conseiller Ferdinand Buisson, soit créée l’école publique laïque (les religieux ne pouvaient plus y enseigner), obligatoire (de 6 à 13 ans) et gratuite, tandis que les lycées (fondés par Napoléon en 1802) et collèges publics restèrent payants jusqu’en 1920. Parallèlement, des écoles privées se créèrent en nombre, surtout dans l’Ouest de la France, à Paris et à Lyon.
Les préférences des familles qui en soi n’ont rien de répréhensible ou de dommageable pour autrui, n’en sont pas moins considérées dans notre culture comme la traduction d’un particularisme opportuniste à même de déstabiliser le système public.
Le nombre des élèves du privé issus de milieux défavorisés ne cesse de baisser, il est passé en vingt ans de 25 % à 15 % en dépit de l’obligation qui leur est faite, rappelée dans la loi du 24 août 2021, de contribuer « à l’amélioration de la mixité sociale ».
Condorcet suggérait que le privé pourrait être un levier d’amélioration pour le public. C’est aujourd’hui plus que jamais le cas. Il suffirait que le système public de l’enseignement crée des écoles libres, au sens où elles seraient autonomes, mais gratuites et sans sélection, conformément aux principes du public.
