Le porte-hélicoptères, 20 000 tonnes de diplomatie douce - Par Alexis Feertchak

Navire aux possibilités multiples, le porte-hélicoptères est moins connu que le porte-avions ou la frégate alors qu’il est un bâtiment essentiel de la puissance maritime.


Article paru dans le numéro 49 de janvier 2024 – Israël. La guerre sans fin.

L’expression d’Henry Kissinger, brillant centenaire, est presque rentrée dans le langage courant. « Un porte-avions, c’est 100 000 tonnes de diplomatie », disait naguère l’ancien secrétaire d’État américain sous Johnson et Ford (1973-1977). Différence de tonnage oblige, la traduction française, adaptée au format du Charles-de-Gaulle, se limite à 40 000 tonnes. Le héraut du réalisme expliquait encore que, « dans les crises dont [il a] eu à [s]’occuper, l’emploi des porte-avions s’est révélé presque invariablement décisif ». Ce que Franz-Olivier Giesbert, dans un éditorial du Figaro en 1990, traduisit par la jolie formule : « Avec Saddam Hussein, il faut toujours négocier avec des porte-avions au large, pas avec des bons sentiments[1]. » Le pluriel a son importance. Quand les États-Unis se fâchent, l’US Navy envoie toujours ses supercarrier par paire. Ce fut le cas lors de la troisième crise du détroit de Taïwan (1995-1996), quand les Chinois lancèrent des manœuvres navales et des essais de missiles d’ampleur en face de l’ancienne Formose. Face à une marine chinoise qui était encore fort modeste, le déploiement de l’USS Nimitz et de l’USS Independence dissuada Pékin de tenter toute montée aux extrêmes.

Déploiement en Méditerranée

Aujourd’hui, en Méditerranée orientale (MEDOR), au large d’Israël et de Gaza, et dans le golfe Persique, ce sont respectivement l’USS Gerald R. Ford – tête de la nouvelle classe amenée à remplacer les Nimitz – et l’USS Dwight D. Eisenhower qui calment les ardeurs iraniennes afin d’éviter, là encore, une escalade régionale. Et il ne s’agit pas seulement de deux porte-avions, mais de deux groupes aéronavals au complet. Sont donc aussi déployés cinq ou six destroyers Arleigh Burke et croiseurs Ticonderoga, et au moins deux sous-marins nucléaires d’attaque. Au total, ce ne sont pas seulement 150 aéronefs que l’US Navy peut mettre en œuvre au Proche-Orient, mais aussi plusieurs centaines de missiles de croisière Tomahawk pour attaquer et plusieurs centaines de missiles antiaériens SM2 et SM3 pour se défendre. L’effet est puissamment dissuasif.

En réaction aux attaques du Hamas du 7 octobre en Israël, et contrairement à d’autres moments de l’histoire récente – comme lors de la lutte contre Daech en 2016 ou lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 –, la France n’aurait pas pu prêter main forte, à supposer qu’elle le voulût, à son allié américain en déployant « 40 000 tonnes de diplomatie » supplémentaires. Le Charles-de-Gaulle est à Toulon où il achève son arrêt technique dit d’« indisponibilité pour entretien intermédiaire ». Sorti de cale sèche, il fait chauffer ses catapultes et ne pourra repartir en mission que le 1er janvier 2024. Mais le président Emmanuel Macron a eu une autre idée : pourquoi ne pas envoyer l’un des trois porte-hélicoptères amphibies (PHA) de classe Mistral au large de Gaza, afin de faire du « signalement stratégique[2] » ? L’expression, issue du langage de la dissuasion nucléaire, peut paraître abstraite. Elle l’est d’une certaine manière : il s’agit d’adresser, souvent par le biais de l’outil militaire, un signal visant à « démontrer la volonté et la crédibilité de la France à défendre ses intérêts et ceux de ses partenaires », selon une définition donnée par l’IFRI[3]. En l’espèce, l’on pourrait dire : « Un porte-hélicoptères [en tout cas français], c’est 20 000 tonnes de diplomatie. » D’autant que le Tonnerre, envoyé en urgence, a rejoint deux frégates françaises déjà présentes en MEDOR, une FREMM DA (frégate européenne multimissions dotée de capacités de défense aérienne renforcées) de classe Aquitaine (l’Alsace puis la Lorraine) et une plus modeste FLF (frégate légère furtive) de classe La Fayette. [...]

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