Stephen Smith : «La poursuite de l’immigration massive pour compenser une faible fécondité est une solution périlleuse»


Les pays occidentaux sont désormais sommés de choisir entre croissance économique, contrôle des frontières et hausse de la natalité, explique le professeur d’études africaines à l’université de Duke.


Stephen Smith est l’auteur de l’essai remarqué « La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent » (Grasset, 2018).

Le jour même de l’adoption de la loi immigration, le 19 décembre, le président du Medef a implicitement jugé nécessaire que, dans trente ans, environ 20 % des habitants en France soient des immigrés de première génération, soit deux fois plus qu’aujourd’hui. « D’ici à 2050, nous aurions besoin, sauf à réinventer notre modèle social et notre modèle économique, de 3,9 millions de salariés étrangers », a déclaré Patrick Martin sur Radio Classique en affirmant que « ce ne sont pas les patrons qui demandent massivement de l’immigration, c’est l’économie ».

Bien sûr, il n’a pas été entendu. D’une part, la France était tout occupée à s’apostropher au sujet de la nouvelle ère - de maîtrise de l’immigration ou de la porte montrée aux immigrés, c’est selon - qu’allait censément inaugurer ladite loi. Celle-ci prévoit notamment le dépôt d’une caution par des étudiants étrangers voulant venir en France, une déclaration d’adhésion pour acquérir la nationalité française (si cette obligation est maintenue par le Conseil constitutionnel, elle s’imposera chaque année à quelque 2 500 jeunes, à l’âge de 18 ans) et diverses inégalités entre nationaux et immigrés dans l’accès à des prestations sociales. Après le piège parlementaire que le RN avait posé au gouvernement, la « préférence nationale » était plus que jamais au cœur du débat. Du fait d’une confusion entre le nom et la chose, l’appellation d’origine ignominieuse est devenue en France le marqueur au fer rouge du « raciste », quitte à oublier que des prérogatives accordées aux nationaux, à commencer par le droit de vote, sont la chose la mieux partagée entre tous les États du monde. Sans elles, il n’y aurait pas de communauté nationale. Au passage : dans nombre de pays africains, un étranger n’a pas même le droit d’acquérir de la terre en pleine possession, le sol étant jugé « national ».

D’autre part, le président du Medef n’a pas été entendu parce que son message n’a pas été « décrypté ». Voici donc ce qu’a dit Patrick Martin en annonçant que l’économie avait besoin de 3,9 millions de salariés étrangers supplémentaires : dans l’hypothèse basse que ces nouveaux venus - au regard des données du passé, 60 % d’entre eux seraient déjà mariés et 22 % auraient déjà un enfant dans leur pays d’origine - feraient venir, en moyenne, un seul parent, un conjoint ou un enfant, le nombre d’immigrés de première génération augmenterait de 7,8 millions de personnes ; s’y ajouteraient, compte tenu de leur profil d’âge et d’un sommaire calcul actuaire, quelque 4 millions d’immigrés de première génération qui vivent déjà en France (ils sont environ 7 millions actuellement) ; dans un pays qui, d’après l’Insee, comptera autour de 64 millions d’habitants en 2050, le nombre total d’immigrés de première génération - près de 12 millions - représenterait alors autour de 20 %.

Stephen Smith : «La poursuite de l’immigration massive pour compenser une faible fécondité est une solution périlleuse» (lefigaro.fr)

Après 2022, qui avait déjà marqué un bas historique, le nombre de naissances vivantes vient de tomber sous la barre symbolique de 10 pour 1000 habitants. Cet indicateur était de 20 en 1950. On enregistre donc une chute de 50 %.

Le Royaume-Uni, à l’instar de tous les pays occidentaux, a choisi une faible natalité et une croissance économique suffisante pour préserver la paix sociale. Le corollaire est une immigration massive.

L’innumérisme - le fait de croire que le pluriel d’anecdotes est une statistique - devient un sérieux handicap civique dans un monde où la géographie humaine est remodelée par la tectonique démographique.