Crise de la culture ? - Par Philippe Nemo
Y a-t-il aujourd’hui, dans les pays occidentaux, une « crise de la culture » menaçant notre culture démocratique et libérale et l’humanisme qui en est le fondement ? C’est ce que donnent à craindre, chez nous, certains signes récurrents dans l’espace médiatique. C’est aussi ce que claironnent les dirigeants de pays non-occidentaux – Russie, Chine, Turquie… – pour qui nos sociétés sont désormais pourries de l’intérieur du fait de leur foi incorrigible en la démocratie et de leur tolérance à l’égard des minorités sexuelles. Cet Occident décadent serait voué à être bientôt supplanté par les nouveaux foyers de brillante civilisation que sont la Russie poutinienne, la Chine néo-communiste ou la Turquie d’Erdogan.
Le fait que ces prétentions prêtent à sourire n’empêche pas qu’elles posent des questions géopolitiques redoutables. Ce qui est en jeu, en effet, ce n’est rien de moins que l’avenir du monde. Étant donné l’existence d’armes de destruction massive toujours plus terrifiantes et les menaces écologiques pesant sur la planète, notre monde ne peut survivre que si, entre ses diverses aires géoculturelles, la volonté de dialogue l’emporte en dernière instance sur les rapports de force. Or un dialogue n’est possible qu’entre des hommes partageant au moins certaines valeurs de base. Ce qui a permis la création de l’ONU aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, c’est que les pays adhérents avaient admis – certes du bout des lèvres, pour certains – la philosophie des droits de l’homme. Or cette philosophie avait été conçue et formulée en premier lieu par les Occidentaux. Si donc, pour des zones entières du monde, la culture occidentale doit devenir un repoussoir, sur quelles bases un dialogue international sincère pourra-t-il se poursuivre ? Et l’Occident lui-même pourra-t-il survivre si sa culture est vraiment et durablement en crise ?
Sur ces questions assurément complexes, je ne peux proposer, dans ce qui suit, que quelques modestes réflexions exploratoires.
1. Des émeutes stupéfiantes
Et d’abord, qu’est-ce qu’une culture ? Une actualité récente, les émeutes ayant explosé fin juin 2023 en France à la suite de la mort d’un jeune délinquant, peut nous éclairer à ce sujet. Ces événements ont eu ceci de particulier qu’ils n’ont pas seulement ému l’opinion, mais l’ont stupéfiée. L’opinion a été émue par les destructions, les incendies, les pillages. Mais elle a été stupéfiée par le fait que cette violence ait visé systématiquement des bâtiments publics et tous genres d’équipements d’intérêt général, des mairies, des préfectures et sous-préfectures, des postes de police et de gendarmerie, des voitures de pompiers et surtout des écoles, des bibliothèques, des médiathèques, tous lieux et institutions représentatifs de la civilisation de notre pays.
Cette violence nous paraît, littéralement, « folle ». Nos cadres mentaux nous permettent de comprendre plus ou moins les violences ordinaires, qu’elles soient privées (petite et grande délinquance, crimes passionnels…) ou sociales (occupations d’usines, blocages de routes…), car, même si nous les condamnons sévèrement, nous pouvons les interpréter comme d’inadmissibles « passages à la limite » de sentiments et de pulsions que, le cas échéant, nous pourrions éprouver nous-mêmes. Quand un voleur vole, nous comprenons ce qu’il veut : s’enrichir, ou survivre sans se plier aux disciplines du travail ; quand des ouvriers occupent une usine, nous comprenons qu’ils veulent sauver leurs emplois, obtenir de meilleurs salaires, et, pour certains, faire la Révolution pour bâtir pour tous un monde meilleur.
On n’a rien vu de tel dans les émeutes de juin dernier. Les émeutiers ont voulu détruire des mairies, alors que ce sont des lieux qui sont à nos yeux parfaitement neutres, au service et à la disposition de tous ; ils ont agressé des pompiers, personnes vouées à apporter des secours à tous, sans discrimination, au péril de leur vie ; ils ont incendié des médiathèques et des bibliothèques, qui conservent le patrimoine qui nous est commun ; des écoles, institutions que nous considérons depuis des siècles comme la clef du progrès et de l’émancipation du genre humain. Il apparaît donc que les auteurs de telles exactions ne se représentent pas le monde comme nous. Ils ne visent aucun but qui puisse être aussi le nôtre. Ils veulent seulement détruire ce que nous sommes. Ce sont des comportements d’ennemis.
Crise de la culture ? - IREF Europe FR
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