Jean-Paul Paloméros : «Pour l’Europe, c’est maintenant ou jamais»

Celui qui fut aussi le commandant suprême des forces alliées en charge de la transformation de l’Otan, le Général Jean-Paul Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air, appelle les Européens à sortir de la dépendance militaire des États-Unis.


Le FIGARO. - Il apparaît que nous ne pourrons sans doute plus compter, demain, sur l’Amérique pour nous défendre . L’Europe peut-elle se substituer à elle, dans l’urgence, pour défendre l’Ukraine ?

Général JEAN-PAUL PALOMÉROS. -
Si on n’avait pas le choix, il faudrait bien le faire ! Il faut souhaiter que cette occurrence ne se produise pas à court terme. Mais si on regarde objectivement la somme de la puissance militaire des pays européens, elle n’est pas neutre. Évidemment, il y a de gros trous dans le bouclier, parce que les Américains ont développé au fil du temps des capacités uniques. Je pense à la défense antimissile et au renseignement satellitaire, et puis à la masse d’hommes et de capacités d’équipement qu’ils peuvent fournir à long terme. Le point faible des Européens est là. Nous avons développé des systèmes d’armes qui fonctionnent très bien, pour ceux qui sont envoyés en Ukraine. Mais on est incapables de se protéger contre les missiles balistiques les plus avancés.

Ainsi, on ne pourrait pas défendre Kiev aujourd’hui, même si on peut essayer et que cela ne serait pas nul. Car nous n’avions pas fait ce choix ! Je prends ce sujet particulier parce qu’il me touche beaucoup. J’avais été associé à toutes ces questions après la guerre froide, et insisté pour défendre les besoins de la défense antimissiles. Mais on nous disait : on a la dissuasion nucléaire et la guerre est finie, pas la peine de dépenser. Le nœud du problème est cette équation financière dont on n’arrive pas à sortir, entre les fausses lois de programmation et la réalité de nos ambitions. On n’a bien sûr pas tout abandonné. Nous avons en France, réussi à entretenir deux belles composantes de la dissuasion nucléaire, ce qui prouve la compétence et la volonté de s’appuyer sur cette composante de dissuasion.

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Mais on voit que le monde d’aujourd’hui n’est plus le monde calibré d’hier, où la dissuasion du fort au fort et du faible au fort s’imposait dans le dialogue stratégique. Aujourd’hui, M. Poutine met en doute le calcul de la dissuasion. C’est un vrai sujet. Personne ne sait aujourd’hui ce qui va advenir en Ukraine. Le président Trump n’a pas éclairci ses idées dans son discours d’avant-hier. La vérité est qu’il pourrait très bien laisser mourir les Ukrainiens, par asphyxie lente. Et puis les amener par défaut à une table de négociation qui n’en serait pas une.

Le FIGARO. - À la fin de la guerre froide, l’Europe avait une capacité à se défendre. Cela ne montre-t-il pas qu’il est possible de se relever ?

Oui, c’est mon sentiment. On avait le nombre et la qualité. Nous avions encore nos trois composantes nucléaires, y compris celle du plateau d’Albion. Et au niveau de la préparation ou du nombre de nos forces, on était en mesure de résister. On avait aussi le service militaire, pas crucial pour les capacités, mais qui permettait une intégration de la nation à l’effort de défense. À la fin de la guerre froide, les Européens auraient donc fait bien meilleure figure, que ce soit les Allemands, les Britanniques ou nous-mêmes. Nous nous étions organisés pour avoir de la résilience. Je me souviens des nuits passées dans les bunkers ou abris bétonnés, prêt à décoller sur alerte, des exercices contre les menaces nucléaires, bactériologiques, chimiques ! Tout ça pour illustrer l’idée, devenue un lieu commun, qu’on s’est laissé berner par l’illusion des « dividendes de la paix ».

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Il y a eu un élément contraire, quand on a été pris dans la guerre du Golfe, mais on n’en a pas tiré les bonnes conclusions. On a modernisé nos forces, en tout cas pour ce qui est de l’armée de l’air, et on bénéficie toujours de cet élan. Mais on a aussi tiré l’idée qu’il n’y aurait plus de grands conflits chez nous et qu’il fallait donc organiser notre force sur le mode de la projection pour s’intégrer dans le cadre de coalitions. Sans compter les réformes multiples avec le coup de grâce des années 2010, et cette RGPD assassine, qui nous a privés presque instantanément de 54.000 hommes ! Ce sont ceux-là qui nous manquent aujourd’hui incontestablement. Les Britanniques sont dans une situation encore pire. Nous avons tous le même problème de la remontée en puissance !