La mer Noire et ses enjeux dans la guerre en Ukraine - Par Jean-Sylvestre Mongrenier

Le « moment » paraît confus. En l’état, le ballet entre négociateurs américains, russes et ukrainiens continue, notamment pour assurer la trêve sur la mer Noire. Pendant ce temps, les chefs politiques et militaires des nations de l’OTAN se réunissent, en l’absence des États-Unis : l’hegemon de l’Occident semble avoir abdiqué. Dans cet univers volatile, il importe de pointer quelques paramètres géopolitiques. Outre le respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et la nécessité de véritables garanties de sécurité, la liberté de navigation en mer Noire est essentielle. Or les prétentions russes laissent présager le pire.


Ce que l’on appelle aujourd’hui la mer Noire, les anciens Grecs le nommaient Pont-Euxin, ce qui signifiait « mer hospitalière » (une antiphrase). Présentement, sur ce théâtre maritime de la guerre en Ukraine, les périls sont militaires, stratégiques et géopolitiques1. Négligée par les stratèges après la guerre froide, la mer Noire fut un temps présentée comme l’axe maritime d’une future région géo-économique eurasienne, articulée sur le grand marché européen. Las ! Cette mer est vite redevenue un espace de confrontation, et ce dès l’intervention militaire russe en Géorgie (la « guerre des cinq jours », août 2008). Lancée voici plus de trois ans, l’ « opération militaire spéciale » russe contre l’Ukraine a mis en lumière les enjeux stratégiques et géopolitiques de la mer Noire, qui ne doit pas devenir un « lac russe ». Or Vladimir Poutine et les siens n’ont renoncé à rien : la conquête d’une partie de l’Ukraine et la satellisation de ce qui resterait auraient pour pendant la prise de contrôle de la mer Noire.

L’ancien projet d’un « lac russe » en mer Noire

Les ambitions hégémoniques russes remontent à la fin du XVIIIe siècle, lorsque se profilait la « question d’Orient », c’est-à-dire les rivalités de puissance suscitées par le déclin de l’Empire ottoman. Après la conquête de la Crimée et des rives septentrionales de la mer Noire (1774), suivie de la fondation de Sébastopol (1783), les tsars veulent s’ouvrir le « chemin de Constantinople » et, sur les décombres de l’Empire ottoman, donner naissance à un grand empire orthodoxe à cheval sur les Détroits (Bosphore et Dardanelles). La défaite russe à l’issue de la guerre de Crimée (1853-1856) ne fait que suspendre ce projet, comme en témoignent la « stratégie des mers chaudes » et les objectifs géopolitiques russes au cours de la Première Guerre mondiale. D’une certaine manière, il survit à la révolution bolchévique, le soutien à Mustafa Kemal visant d’abord à écarter Anglais et Français des Détroits. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS ne parvient pas à satelliser la Turquie, celle-ci se tournant vers les États-Unis et bientôt l’OTAN, mais elle fait alors figure de puissance dominante en mer Noire et s’efforce de projeter sa puissance en Méditerranée orientale ; on se souvient de la politique panarabe que Moscou menait au Proche-Orient.