«L’Europe devrait contribuer au plan de paix américain plutôt que de le contrarier par susceptibilité» - Par Jean-Eric Schoettl

La sagesse commande à l’Union européenne d’œuvrer à l’achèvement de la guerre en Ukraine, d’autant qu’elle n’a ni la santé financière, ni la légitimité institutionnelle pour faire durer le conflit, argumente l’ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, Jean-Éric Schoettl.


«L’Europe doit aider l’Ukraine à ne pas plier ; l’Europe doit prendre en charge sa propre défense.» Telle est la double conclusion que tirent, à chaud, dirigeants, responsables politiques et commentateurs, en France comme ailleurs en Europe, de l’humiliant traitement infligé à Volodymyr Zelensky par Donald Trump et James David Vance, dans le Bureau ovale, le 28 février. La cause paraît entendue. Toutefois, qu’il s’agisse du règlement de la tragédie ukrainienne ou du réarmement de l’Europe, la recherche raisonnée du moindre mal est préférable aux diktats de l’émotion.

L’altercation du 28 février, inédite par son caractère public, atteste du désir impérieux de la nouvelle administration américaine de ne pas se laisser impliquer dans les conflits européens, quitte à rompre l’alliance entre l’ancien et le nouveau mondes. Ne faisons pas semblant de découvrir cette volonté de désengagement : elle s’était déjà exprimée, de façon certes plus feutrée, dès la présidence Obama. L’esclandre du Bureau ovale n’en apparaît pas moins comme le point de bascule symbolique nous obligeant à être enfin à la hauteur des défis géopolitiques contemporains : dans l’immédiat, continuer à aider l’Ukraine financièrement et militairement ; à plus long terme, se réarmer face au péril russe, car nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes.

Ces deux objectifs sont a priori emprunts du courage et de la lucidité qui nous ont fait si souvent défaut dans le passé en matière de défense. La vérité, attestée par l’histoire, c’est que ni la paix, ni la justice ne peuvent se passer de la force. Cette vérité refoulée semble enfin, et c’est heureux, reconnue par une Europe construite contre l’idée même de puissance et qui se découvre soudainement vulnérable herbivore dans un monde de tyrannosaures carnassiers. Comment alors ne pas adhérer aux exhortations du premier ministre à la tribune de l’Assemblée nationale (aider l’Ukraine à ne pas se laisser intimider, se réarmer pour ne pas connaître à notre tour le sort de l’Ukraine) ?

Tel est du moins ce que nous souffle l’éthique de la conviction (pour laquelle sont justes les actions dont, en conscience, nous jugeons bons les motifs). Mais quel regard porter sur ces objectifs du point de vue de l’éthique de la responsabilité (selon laquelle sont justes les actions dont, en conscience, nous estimons bonnes les conséquences) ? Les conséquences d’une action peuvent être éloignées de ses motifs, voire les contredire. Aussi la recherche raisonnée du bien devrait-elle accorder aux conséquences plus d’importance qu’aux motifs. Mais c’est l’inverse que dicte l’émotion.

«L’Europe devrait contribuer au plan de paix américain plutôt que de le contrarier par susceptibilité»

Cette politique de soutien inconditionnel et illimité à l’Ukraine, si noble qu’en soit l’inspiration, prolongerait une tuerie fratricide, ajouterait des ruines aux ruines et permettrait aux troupes russes de pousser leur avantage, peut-être jusqu’à Kiev

À long terme, n’y a-t-il pas plus à craindre de l’islamisme que de l’impérialisme russe ? Pour rester utile, notre effort de réarmement devrait donc être pensé comme réorientable dans cette direction, la plus vraisemblable sur le plan civilisationnel

En tout état de cause, une défense européenne indépendante, qu’elle soit intégrée ou qu’elle repose, plus raisonnablement, sur une coopération entre États-nations, mettra des années à se construire