« Notre modèle de sécurité s’écroule » : le cri d’alarme de Jean-Marc Vigilant

Le général Jean-Marc Vigilant analyse les bouleversements en cours dans la sécurité américaine. Passé par l'Otan, il dépoussière les idées reçues sur cette institution.


On ne comprend pas exactement le rôle des Américains dans la défense européenne si on ne les a pas vus faire et côtoyés. Ancien pilote de chasse, le général Jean-Marc Vigilant est président aujourd'hui du think tank Eurodéfense, un laboratoire d'idées qui alimente la réflexion des institutions européennes sur les questions de sécurité et de défense. Il a occupé des postes de commandement au sein de l'Otan et au contact des forces américaines. Il pose un regard acéré sur le fonctionnement de notre défense au moment où Donald Trump devrait marquer « une pause » dans la livraison d'armes à l'Ukraine.

Le Point : Dans quelle mesure la guerre en Ukraine a-t-elle révélé les limites du modèle actuel de l'Otan ?

Jean-Marc Vigilant : La guerre en Ukraine a surtout révélé la réalité de ce qu'est l'Otan. Très souvent, en Europe, nous utilisons indifféremment trois termes : Alliance atlantique, Otan et États-Unis. Or, ce sont des réalités différentes. L'Alliance atlantique a été créée par le traité de Washington signé en 1949 par 12 pays – ils sont 32 aujourd'hui –, stipulant que si l'un est attaqué, tous considèrent qu'ils le sont aussi, et se porteront donc mutuellement assistance. L'Otan est l'organisation du traité de l'Atlantique Nord créée après la guerre de Corée, pour disposer, dès le temps de paix, d'un commandement permanent prêt à intervenir sans délai.

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L'Otan n'a pas d'armée propre – les forces appartiennent aux nations. L'Otan, ce sont des structures de commandement au niveau politique et au niveau militaire, constituées de personnel, d'infrastructures, et de systèmes d'information et de commandement permettant de planifier et conduire des opérations. Les nations décident ensuite de mettre leurs forces militaires sous commandement national, de l'Otan, de l'UE, d'une coalition ou de l'ONU.

Quelle est la relation réelle entre les États-Unis et l'Otan ? 

Pour les Américains, l'Otan n'est pas ce que nous imaginons. J'ai servi trois ans dans le commandement stratégique de l'Otan à Norfolk, aux États-Unis, et au sein du commandement américain de la coalition internationale au Moyen-Orient. Ce que j'ai constaté, c'est qu'au Pentagone, quelques dizaines de personnes seulement s'occupent des questions Otan-Europe sur des milliers de fonctionnaires et militaires. Ce n'est pas un sujet primordial pour eux.

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Quand les Américains parlent de l'Otan, ils disent souvent « vous, dans l'Otan » et non « nous, dans l'Otan ». Pour eux, l'Alliance est plus petite que leur organisation de défense, qui est mondiale, répartie en six commandements stratégiques régionaux : Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe, Afrique, Asie centrale-Moyen-Orient et Indo-Pacifique. Le commandement européen n'est qu'un des six.

En réalité, le Saceur (Commandant suprême des forces alliées en Europe), qui est le chef opérationnel de l'Otan, est un général américain qui commande aussi et avant tout les forces américaines en Europe. Dans cette dernière fonction, son chef est le président américain. Ce général passe en moyenne un jour par semaine à Mons, en Belgique, dans son état-major de l'Otan. Le reste du temps, il est à Stuttgart, où se trouve l'état-major américain, ou en visite bilatérale dans les pays de sa zone de responsabilité, qui dépasse largement l'Otan.
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Cela signifie-t-il que les Américains n'ont pas besoin de l'Otan ?

Exactement. Les Américains n'ont pas besoin de l'Otan pour faire ce qu'ils font – que ce soit pour nous vendre des F-35 ou pour faire la guerre. L'Otan est essentiellement une organisation européenne à laquelle les Américains participent et qu'ils dirigent à notre requête. Nous leur avons demandé de rester en Europe après la Seconde Guerre mondiale pour assurer notre sécurité, alors qu'ils prévoyaient initialement de rentrer chez eux après avoir aidé économiquement l'Europe avec le plan Marshall.


Une autre illusion concerne les opérations militaires. Depuis la guerre du Kosovo, les Américains n'apprécient plus la lenteur du processus décisionnel de l'Otan avec 32 pays aujourd'hui. Prenez l'Afghanistan, l'Irak, la Libye : il y a toujours eu deux opérations parallèles – une coalition dirigée par les Américains en mettant en œuvre leur doctrine, et une opération de l'Otan constituée majoritairement par les Européens.

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