Crise agricole : l’Europe est-elle devenue un système anti-démocratique… à son corps défendant ? - Par Marcel Kuntz
La crise agricole montre que nombre de décisions ont été prises loin des débats publics nationaux. Pas la faute de l’Europe en soi, personne n’empêche les Français de s’intéresser à ce qui se décide à la Commission ou au Parlement européen. Il n’en demeure pas moins que la citoyenneté européenne reste une chimère politique qui finit par menacer la vitalité démocratique européenne et l’adhésion à l’Europe comme parfois au principe démocratique même.
Atlantico : La crise agricole montre que nombre de décisions européennes ont été prises loin des débats publics nationaux. Comment en est-on arrivé à cette forme de déni de démocratie ou a minima d’appauvrissement de la démocratie ?
Marcel Kuntz : L'écologie politique a compris qu'elle ne peut obtenir le pouvoir suprême au niveau des nations. Elle se contente d'un lobbying forcené. C'est au niveau européen qu'il est le plus porteur. Au Parlement, à la Commission et aussi, cela est méconnu, en amont de la constitution des Directives, règlements et normes, en ayant investi des commissions, des groupes de travail, par exemple dans le cadre de conventions internationales, signées bien légèrement par la France. J'ai pu l'observer dans le cadre de conventions sur les biotechnologies, qui concernent aussi l'agriculture. Les agriculteurs, souvent n'y sont pas représentés, les représentants des Etats sont souvent faibles voire complaisants. Ce sont des terrains de jeu des écologistes politiques. Ils exercent ainsi une influence bien supérieure à leur poids électoral.
Qui bénéficie le plus de cette séparation entre les lieux de la décision et ceux du contrôle démocratique - au sens de ce qui se joue vraiment sous les yeux des électeurs ?
Marcel Kuntz : Les décisionnaires ne sont pas des dictateurs, au sens qu'une seule personne décide de tout. L'idéologie qu'il représente a un certain soutien sociologique, principalement urbain, qui profite du "système" tel qu'il est. Qui aime lui aussi afficher des "vertus", qui baignent dans l'idée de la culpabilité en tout de la civilisation européenne héritée du passé. Il représente une base électorale conséquente. Qui vote pour les partis qui acceptent cet éloignement des lieux de décision, et même un projet fédéraliste européen qui n'a plus rien à voir avec l'Europe des nations qui a pu avoir un large soutien populaire.
Y a-t-il des partis ou des groupes d’intérêt qui profitent particulièrement de ces décisions prises loin de l’attention médiatique pour peser plus que leurs poids politique réel ?
Marcel Kuntz : Il y a bien sûr des intérêts économiques en jeu. Qui ont bien intégré l'idéologie de la culpabilité occidentale. Il suffit de voir certaines publicités qui intègrent les codes imposés par l'écologie politique et plus largement l'idéologie postmoderne. Tout se passe comme s'il ne s'agissait pas uniquement de vendre des produits mais aussi de rééduquer les récalcitrants. Un paradoxe est que l'écologie politique, située plutôt très à gauche, s'allie aisément à des entreprises "capitalistes" quand cela sert leurs intérêts de pouvoir.
Que révèle plus spécifiquement l’exemple de la politique de la ferme à la fourchette sur la manière dont ces décisions sont prises ?
Marcel Kuntz : L'idéologie postmoderne a aussi le pouvoir à Bruxelles. Elle est aussi convaincue qu'il faut "déconstruire" le vieux monde Westphalien, fait d'Etat nation, au profit d'une structure supranationale, supposée vertueuse. Plus de guerre entre ces États, les technocrates vont faire le bonheur des peuples, y compris malgré eux. Plus de pollution non plus : la vertu environnementale doit régner. C'est une priorité. Même au détriment de la production agricole. C'est la folie idéologique du Green Deal. L'affichage de vertu uber alles.... L'écologie politique est donc forcément en terrain conquis !
En fait, si l'environnement (vu par ces idéologues...) est une priorité, les consommateurs en sont la seconde. Du moins là aussi sous le prisme idéologique selon lequel tirer les prix vers le bas ne peut être que bénéfique pour le consommateur, quitte à ouvrir les marchés sans réelle réciprocité, ni concurrence non faussée (en fait faussée par des normes que nous nous imposons par l'idéologie de la vertu environnementale uber alles....).
Les gouvernements nationaux eux-mêmes jouent-ils de cet éloignement pour faire passer des politiques qu’ils peineraient à assumer ouvertement au niveau national ?
Marcel Kuntz : Je crois que nos gouvernants sont surtout faibles. Ils agissent ou pas en fonction de la plus grande facilité. La plupart n'ont pas de vision à long terme. Ils sont souvent soumis à l'idéologie dominante, donc aujourd'hui de la "déconstruction"...
Vous avez publié un nouveau livre, "De la déconstruction au wokisme" où vous analysez l'idéologie postmoderne. Y a-t-il un lien avec la situation actuelle de l'agriculture ?
LIRE : De la déconstruction au wokisme: la science menacée - De Marcel Kuntz (mechantreac.blogspot.com)
Les catégories économiques et sociales moins organisées ne savent pas se faire entendre et sont souvent mal représentées. Une vraie citoyenneté européenne ou un meilleur contrôle démocratique au niveau européen pourraient-ils permettre de retrouver un équilibre et d’apporter des solutions concrètes à des enjeux fondamentaux pour les citoyens européens, notamment sur la crise agricole ?
Marcel Kuntz : La citoyenneté européenne est un mythe qu'entretiennent les tenants de l'idéologie postmoderne (le Président Macron en est l'illustration). La citoyenneté est liée à un État nation. Ce que n'est pas l'UE. C'est pourquoi le projet postmoderne est de faire disparaître les Nations européennes au profit d'une Europe fédérale, où règneront toutes les vertus fantasmées de l'utopie postmoderne. Évidemment, cela suppose de passer outre les désirs des peuples. Ce que j'appelle dans mon livre le "Dispositif médiatico-politique" dominant, auquel il faut ajouter des intérêts économiques, se chargera de duper les peuples. Mais quelques fois une partie du peuple se révolte. Comme aujourd'hui les agriculteurs. Le "Dispositif" va tenter de les mater dès qu'il le pourra...
