Diplomatie et défense: quand l’Union européenne cherche à se substituer aux États membres - Par Bruno Alomar
Bruno Alomar s’inquiète, au regard de plusieurs initiatives, des ambitions de Bruxelles qui cherche selon lui à accroître son pouvoir en mettant la main sur les questions de défense.
Bruno Alomar, ancien haut fonctionnaire à la Commission européenne, auditeur à la 68 em session Politique de défense de l'IHEDN, auteur de La réforme ou l'insignifiance : 10 ans pour sauver l'Union européenne (Ed.Ecole de Guerre, 2018).
Après la «Commission de la dernière chance» (Jean-Claude Junker), la présidente de la Commission européenne Ursula Von Der Leyen a dit souhaiter une «Commission géopolitique». L'Union européenne, plus largement, a au cours des années récentes prétendu remiser son ADN, entièrement structuré autour du marché, pour faire place à des considérations non économiques.
Le bilan est cruel. Y a-t-il un domaine dans lequel l'Union européenne s'est autant fourvoyée, a aussi piteusement échoué, que la géopolitique ? Qu'on en juge.
Sur le plan diplomatique jamais les Européens, que cela soit au travers l'UE ou les diplomaties nationales, n'ont été aussi faibles. Cette situation vient sanctionner l'incongruité totale de prétendre avec le Service européen pour l'action extérieure (SEAE), créé il y a un peu plus de dix ans, mettre en place une diplomatie européenne. Car le talent et la bonne volonté de beaucoup de ceux qui y travaillent n'y peuvent rien : les pays européens étaient, sont et demeureront divisés. En fait de diplomatie européenne, l'action de l'UE est tragiquement superfétatoire, brouillonne, dispendieuse, arc-boutée sur des «valeurs» dont le 7 octobre a montré les ambiguïtés, oubliant que la société internationale est mue par les intérêts. Hubert Védrine constatait d'ailleurs récemment, triste bilan, combien l'UE était désormais incapable d'imposer ces valeurs au monde.
Sur le plan militaire, le bilan de l'UE est pire encore. La guerre en Ukraine est pour l'UE, déjà sonnée par un Brexit qu'elle a été incapable de pressentir, une nouvelle mauvaise surprise stratégique. Elle ne souligne pas seulement l'incapacité consubstantielle de l'UE à comprendre la dangerosité du monde, que la création à la Commission d'une direction générale à la défense, là encore malgré la bonne volonté de beaucoup, n'est pas capable de changer. Elle a eu une conséquence que l'on s'obstine à ne pas comprendre à Paris, mais qui est assumée pleinement dans les 26 autres capitales européennes : l'Otan, qui n'est décidément pas «brain dead», est bien la garantie de sécurité que souhaitent – c'est leur droit - les Européens. En clair : il n'y a pas, dans l'esprit des européens, à l'exception de la France qui dispose de son propre parapluie nucléaire, d'alternative à la protection américaine, quel qu'en soit le prix, notamment industriel. En Suède, les autorités préparent leur population à la guerre ! On pourrait continuer.
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Comprenons-nous bien : l'incapacité de chacun des pays pris séparément, hors de toute considération liée à l'UE, à prendre la mesure des risques pour leurs peuples et en tirer les conséquences en termes de réarmement intellectuel, industriel, militaire doit être condamnée. Nul de raisonnable ne songe par ailleurs à fermer par principe la porte à des coopérations entre Européens, ni à rester aveugle à l'évolution de nos alliés américains focalisés sur la Chine. Mais le fait est que l'UE, par nature, comprend l'économie ; elle est incapable de comprendre la géopolitique. Qu'il s'agisse de questions diplomatiques ou militaires, elle peut et doit aider les États si et pour autant que ces derniers l'estiment utile. Mais en aucun cas prétendre s'y substituer.
Parmi les propositions récentes figurent ainsi la création d'un « ministre des affaires étrangères de l'UE », c'est-à-dire rien moins que la fin des diplomaties nationales, dont la diplomatie française.
