Pierre Lellouche : «Macron ou le vertige de l’escalade contre la Russie»
En affirmant que l’envoi de troupes au sol en Ukraine «ne doit pas être exclu», le président de la République risque d’engager une escalade aussi improvisée que dangereuse, estime l’ancien ministre.
Dernier ouvrage paru : « Une guerre sans fin » (Cerf, 2017).
Le général de Gaulle, fondateur de la Ve République et le père de notre force nationale de dissuasion, n’avait qu’une obsession : voir un jour, à l’occasion d’une crise internationale, la France entraînée par ses alliés, c’est-à-dire par l’Amérique, dans une crise qu’elle ne contrôlerait pas. Raison pour laquelle le général, qui tenait par dessus tout à conserver un contrôle national total sur notre appareil de dissuasion, était sorti du commandement intégré de l’Otan en 1966.
Soixante ans plus tard, Emmanuel Macron est-il en train d’entraîner la France, et avec elle l’Alliance atlantique, dans une escalade militaire, donc potentiellement nucléaire, avec la Russie ? C’est la question qui se pose au lendemain des déclarations du président de la République à l’occasion du sommet impromptu sur l’Ukraine qui s’est tenu il y a deux jours à Paris. Pour la première fois, Emmanuel Macron a indiqué que l’envoi de troupes au sol en Ukraine, « ne doit pas être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre. »
Au cours de la même déclaration, le président a bien voulu prendre acte « qu’il n’y a pas de consensus aujourd’hui, pour envoyer de manière officielle, assumer et endosser, des troupes au sol ». Mais l’Alliance, a-t-il noté, après avoir hésité, a bien fini par envoyer des chars, des missiles ou des avions. Alors pourquoi pas, « en dynamique », comme le dit joliment Macron, des troupes ?
La tentation de l’escalade est hélas bien connue. Elle fait partie du brouillard de la guerre décrit par Clausewitz. Il est facile d’entrer en guerre, infiniment plus difficile d’en sortir, surtout quand, sur le terrain, les choses se passent mal. Après l’offensive ratée des Russes devant Kiev en février 2022 puis les succès ukrainiens de l’été, le conflit s’est en effet englué en 2023 dans une interminable guerre d’attrition que l’Ukraine ne peut plus gagner faute de munitions et d’hommes. De l’autre côté de l’Atlantique, l’arsenal américain est bloqué au Congrès depuis trois mois par Trump et sa campagne présidentielle ; quant aux stocks d’armes et de munitions européens, ils sont à l’os après trente années de désarmement budgétaire unilatéral, et donc incapables de remplacer les fournitures d’armes américaines. Macron lui-même reconnaît que la promesse de la Commission de livrer 1 million d’obus a été « imprudente ».
La situation démographique est pire encore : la population ukrainienne a littéralement fondu depuis l’indépendance en 1991 : de 52 millions à 30 millions d’habitants aujourd’hui (entre exilés économiques, réfugiés de guerre et population vivant sous contrôle russe), soit un ratio de 1 à 5 avec la Russie (145 millions d’habitants). L’ancien chef d’état-major Valeri Zaloujny le disait sans détour dans son interview à The Economist du 1er novembre 2023 : « Nous allons constater que nous n’avons pas assez de gens pour combattre ». D'autant que le président Zelensky ne parvient toujours pas à modifier la loi sur la conscription, afin d'abaisser l'âge de la mobilisation en dessous de 27 ans (la moyenne d'âge des soldats ukrainiens est de 43 ans).
Pierre Lellouche : «Macron ou le vertige de l’escalade contre la Russie» (lefigaro.fr)
Aujourd’hui, un barreau considérable est franchi dans l’escalade : il est question d’infliger une « défaite » à la Russie, y compris en envoyant nos propres troupes au combat.
S’agit-il encore d’un calcul délibéré : profiter du vide de leadership en Europe et des incertitudes à Washington pour tenter de prendre la direction sinon du monde occidental du moins de l’Europe, dans un combat devenu quasi civilisationnel avec la Russie ?
