Les déclins liés de la démographie et de la prospérité des nations - Par Jean-Philippe Delsol


La baisse de la natalité se propage dans le monde. Les pays les plus riches la subissent de plein fouet, mais bien d’autres en sont frappés. En 2021, le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) était tombé à 1,5 dans l’Union européenne. Il était de 1,6 en en Amérique du Nord et dans la moyenne de l’OCDE, mais il descendait à 1,3 au Japon et 0,8 en Corée du Sud où désormais on vend plus de poussettes pour chien que pour enfants. Cette descente aux enfers démographiques s’est poursuivie en 2022 et 2023. Il n’y a plus qu’en Afrique subsaharienne qu’on trouve des taux supérieurs à 5, et de 4,6 en moyenne comme, plus généralement, dans les pays pauvres très endettés du monde. Les pays totalitaires ou seulement despotiques ne sont pas épargnés avec des taux de 1,5 en Russie, 1,7 en Iran et 1,3 en Chine où le problème a été aggravé par la politique de l’enfant unique longtemps imposée aux familles.

Les facteurs du déclin

La population évolue en fonction de nombreux facteurs, des mœurs, de l’âge du mariage ou de la cohabitation, de la religion, de l’éducation, de la sécurité publique… Elle a longtemps dépendu de la capacité du territoire à la nourrir avant que la médecine réduise la mortalité et allonge la vie en même temps que la liberté favorisait le progrès et augmentait de manière considérable la capacité de développement. Les sociétés qui s’enrichissent commencent par favoriser l’accroissement des familles qui ont moins de freins économiques, notamment alimentaires, à s’agrandir, avant qu’une certaine aisance ne suscite un rejet des enfants qui sont une entrave au bénéfice d’une vie confortable.

Les sociétés opulentes perdent leurs boussoles. La libération sexuelle a dénaturé la beauté de la relation des sexes opposés en préférant des plaisirs hygiéniques aux charmes et vertus de l’amour. L’apologie des relations entre les personnes d’un même sexe a instauré le doute sur l’hétérosexualité pourtant nécessaire, sauf artifice, à la fécondation. Le divorce banalisé et les fidélités successives multiplient les solitudes.

Nos hivers démographiques expriment autant qu’ils créent le rejet des enfants que manifestent en France, selon un sondage Elle/Ifop (septembre 2022), 30 % des femmes en âge de procréer qui, à 48%, ne souhaitent pas non plus assumer de responsabilité parentale. Elles s’inquiètent de la crise environnementale et climatique (39% d’entre elles), des crises politiques et sociales (37%) ou de la surpopulation (35%). On a propagé la peur de l’avenir !

L’argent n’achètera pas les enfants à naître

Mais les peuples qui ne font plus d’enfants se délitent. Quand la population ne se renouvelle pas, elle vieillit, manque de bras et de cerveaux, peine à faire vivre moins d’actifs pour nourrir plus de retraités. Une société plus âgée, comme celle du Japon aujourd’hui, s’étiole. Les familles qui s’y rétrécissent ne sont plus à même d’en constituer la trame structurante ni de lui donner une âme. Déjà l’historien grec Polybe (208 av. J.-C.126 av. J.-C.) attribuait le déclin du monde hellénistique à la faiblesse des taux de fécondité d’une population devenue plus frivole, intéressée par « le spectacle, l’argent et les plaisirs d’une vie oisive » plutôt que par le mariage et l’éducation des enfants.

Si nous ne voulons pas dépérir, si nous voulons conserver une société prospère, vivante, créatrice, indépendante, il faut lui assurer une croissance raisonnable et naturelle de sa population sans attenter à son intégrité.

Les mesures financières et matérielles d’aide à la naissance, d’accompagnement des jeunes parents et des familles, les congés parentaux, crèches et autres avantage peuvent sans doute aider certains foyers à avoir des enfants. Mais les mesures natalistes ont rarement des effets significatifs. Déjà, face à la dénatalité qui pesait sur l’établissement de l’Empire romain, César Auguste avait établi notamment une législation obligeant les hommes âgés de 20 à 60 ans et les femmes de 20 à 50 ans à se marier ou se remarier en cas de veuvage et accordé une préférence d’embauche dans les emplois publics à ceux qui avaient au moins trois enfants légitimes. Mais les politiques d’Auguste se révélèrent infructueuses.

La France, qui a une politique nataliste prononcée depuis longtemps, n’échappe pas à la crise de natalité. L’Allemagne, qui avait pu remonter son taux de natalité de 1,38 en 2000 à 1,58 en 2021 en même temps qu’elle avait mis en place une politique familiale active, a connu une baisse significative de son taux de natalité en 2022, à 1,46, voire 1,36 pour les seules femmes de nationalité allemande. De même en Hongrie où la fécondité a un peu remonté à partir de 2014 jusque vers 1,6, pour retomber à 1,52 en 2022 et plonger en 2023 (moins 7% au 31/08/2023) malgré des politiques familiales actives de Victor Orban.

La petite sœur espérance

En Occident, l’afflux d’immigrants masque le désastre démographique, mais il crée d’autres problèmes, pires, en France, en Allemagne, en Suède, aux Etats-Unis… Une immigration contrôlée et utile peut ouvrir les esprits et les mœurs du peuple qui l’accueille, mais une immigration excessive et pesante lui fait perdre ses repères et son identité. La robotisation pourra pallier une partie du problème, mais la machine aura toujours ses limites et il faudra la payer !

Nos pays ne retrouveront une croissance durable qu’en recouvrant la confiance en eux qui leur manque, la confiance en leurs dirigeants, en leur avenir, en leur culture, en leurs institutions publiques et privées… Pour engendrer une progéniture, la jeunesse a besoin de croire à la beauté du monde, d’avoir envie de poursuivre sa création dans l’espérance qu’il sera meilleur.

Il nous faut l’Espérance écrivait Péguy « cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus. […] Mais l’Espérance ne va pas de soi. […] Pour espérer, mon enfant, il faut être bienheureux… »[1], il faut vouloir enchanter le monde.