«Avec une loi maximaliste sur l’euthanasie, on cherche à sortir le plus vite possible de l’ancienne morale» - Par Chantal Delsol

Si la loi sur l’«aide à mourir» va d’emblée et sans précaution plus loin que toutes ses voisines, c’est parce que la violence à se débarrasser de l’ancien monde est encore plus grande en France, pays de 1793, qu’ailleurs, analyse la philosophe Chantal Delsol.


Le plus étonnant dans la loi fin de vie est cette précipitation dans l’excès, que nous avons sous les yeux depuis le commencement des multiples débats. La commission citoyenne qui s’était tenue l’an dernier se révélait au départ plutôt modérée, et accordait sa confiance aux soins palliatifs. Mais elle a conclu à la nécessité de légitimer le suicide assisté, sous certaines conditions cependant. Le projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de la vie ouvre largement le champ des possibles sans cependant prononcer des mots qui pourraient faire peur. Quant aux débats récents en Assemblée parlementaire, ils rendent littéralement tout possible en effaçant les limites du délai et de proximité de la fin de vie.

Dans les pays voisins, les conditions strictes posées au départ se sont évaporées au fil du temps. Mais en France tout se passe comme si le législateur avait décidé, puisque c’est lui qui décrète la morale en l’absence désormais de religion dominante, que nous n’avions pas besoin de passer par cette évolution d’élargissement progressif des conditions, mais que nous devions rendre tout possible, et aussitôt. Toutes les conditions sont abolies. N’importe qui peut se charger de l’injection létale. La clause de conscience disparaît. Et tout cela jusqu’à l’intolérance, puisqu’il serait instauré un « délit d’entrave à l’aide à mourir », criminalisant jusqu’à la possibilité d’une objection contraire - comme pour l’IVG.

Il y a là une sorte de précipitation qui n’est pas sans rappeler la constitutionnalisation de l’IVG. Il s’agit de sortir le plus vite possible, de façon radicale et définitive, de l’ancienne morale qui condamnait le suicide. Il s’agit de renier avec détermination et sans retour possible une situation dans laquelle les individus dépendaient de lois morales hétéronomes sous lesquelles s’organisaient leurs existences. Autrement dit, il y a dans cet empressement une décision forte, animée par des croyances, de nier les anciennes croyances, de les nier pour toujours et de les écraser sans discussion ni pitié. Nous nous trouvons devant une situation qui rappelle, mais à l’inverse, le moment où la croyance chrétienne avait décidé d’écraser sans pitié et pour toujours les anciennes coutumes du paganisme ancien : « C’est contre tous ces préjugés que nous avons à lutter, contre les institutions, les ancêtres, l’autorité de la chose reçue, les lois des gouvernants, les raisonnements des sages ; contre l’antiquité, la coutume, la nécessité ; contre les exemples, les prodiges, les miracles, dont le secours a fortifié toutes ces divinités adultères » (Tertullien, IIe siècle).

«Tu ne tueras pas»

Ainsi, nous vivons un moment où l’ancienne situation morale devenue obsolète ou en tout cas considérée comme telle par une grande partie de l’opinion publique, et considérée comme une domination insupportable et coupable par le passé de tous les excès, doit être écrasée manu militari, en raison, de surcroît, de sa capacité éventuelle à continuer de nuire ou même à renaître de ses cendres. La discussion sur la fin de vie n’est pas un simple débat démocratique, mais bien plutôt une expression de la revanche sur un ancien système détesté - voire une vengeance. Dans ses excès, dans ses exagérations mêmes, dans sa frénésie, c’est en tout cas ce qu’elle laisse penser. Et la violence à se débarrasser de l’ancien monde est encore plus grande en France, pays de 1793, qu’ailleurs : les observateurs font remarquer que cette loi irait d’emblée et sans précaution plus loin que toutes ses voisines : « écrasons l’infâme ».

Tout l’intérêt est de tenter de comprendre ce que cela signifie en termes de société et de civilisation. C’est une rupture, une rupture non seulement consciente mais voulue avec ardeur et avec animosité. Jean Leonetti parle à juste titre de « bascule anthropologique ». Mais il faut être prudent quant aux significations précises.

Je défends moi-même les soins palliatifs et leur extension à l’ensemble du territoire, d’abord et avant toute nouvelle réforme, tout en sachant bien que les cas exceptionnels d’euthanasie et de suicide assisté (comme par exemple dans le film Le Patient anglais) existent et relèvent de la conscience du médecin, que nul ne peut juger. Mais je ne crois en aucun cas que la loi attendue, même plus radicale que celles déjà en place dans les pays voisins, relèverait d’une forme de nihilisme ou de déficit de la raison : car cela signifierait que tous les peuples qui permettent le suicide, c’est-à-dire tous sauf nous, seraient privés de raison, ce qui est un jugement assez… provincial. Ces lois nouvelles traduisent une transformation des croyances. Invoquer le « tu ne tueras pas » n’est pas ici un argument, de même qu’invoquer une opposition supposée entre une « civilisation de la vie » et une « civilisation de la mort ».

Rupture anthropologique

Le « tu ne tueras pas » existe dans toutes les civilisations. Mais partout il y a des exceptions, qui ne sont jamais les mêmes parce qu’elles dépendent des croyances particulières. Tous les peuples de la terre, sauf les judéo-chrétiens, ont pratiqué l’infanticide et le suicide, parfois l’euthanasie. Les peuples chrétiens, eux, ont tué longtemps les hérétiques et les sorcières.

Chacun voit à sa façon les exceptions au principe universel, dont nul ne peut se prétendre le champion exemplaire. Par ailleurs, il est très inexact de parler de relativisme généralisé, d’un subjectivisme qui permettrait à chacun de faire absolument ce qu’il veut, toute notion de bien et de mal étant effacée. Nous vivons de croyances différentes, mais nous vivons toujours de croyances, qui posent d’autres limites au bien et au mal. Par exemple, il est immoral désormais pour un homme de considérer une femme comme une proie, et la pédophilie est devenue un crime majeur.

Cette rupture anthropologique ne nous propulse pas dans le nihilisme, ou le relativisme généralisé. Mais nous ramène aux cultures sans transcendance qui nous précèdent et nous entourent, dans lesquelles la dignité de l’individu n’est pas objective ni donnée d’Ailleurs, mais subjective et décrite par son bon vouloir ou celui de ses proches.