Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie : n’est pas Michel Rocard qui veut - Par Max-Erwann Gastineau
Le président de la République a quitté la Nouvelle-Calédonie après s'être entretenu avec les composantes loyalistes et indépendantistes. Il a promis de ne pas faire passer "en force" la réforme du corps électoral, à l'origine des émeutes dans l'archipel depuis la mi-mai.
Max-Erwann Gastineau : Le principal point à retenir ne concerne pas véritablement les annonces du président de la République, mais la visite elle-même. A travers son déplacement en Nouvelle-Calédonie, Emmanuel Macron a cherché à éteindre un nouvel incendie. Un de plus dans un septennat commencé en 2017 et qui, depuis, va de crise en crise, conséquence d'un délitement national dont il n’a pas créé les causes mais qu’il ne parvient pas à conjurer. Gilets jaunes, crise des agriculteurs, troubles en Outre-Mer, émeutes en banlieues… Faute de stratégie, l’Etat réagit, jusqu’à la prochaine crise. Comme s’il ne parvenait pas à reprendre la main. Mais le peut-il ? Emmanuel Macron va sur le terrain, comme il l'a fait au Salon de l’agriculture. Il se retrousse les manches, au sens propre comme au sens figuré. Il veut incarner un Etat réactif, agile. Or, on aimerait le voir beaucoup plus en anticipation. La Nouvelle-Calédonie est l’énième épisode d’une France périphérique qui décroche, exprimant son malaise, s’interrogeant sur son avenir dans une France divisée, dont un nombre toujours plus grand de citoyens se demandent ce qu’ils font ensemble, quel récit les relie, quelles ambitions collectives transcendent la structure sociale. Il manque à la France une grande ambition technologique et scientifique. Les difficultés de la filière nickel, qui emploie près de 30% des habitants de Nouvelle-Calédonie, le rappellent.
Notons, en outre, qu’Emmanuel Macron joue aussi sa crédibilité à l’international. Comment prétendre aider l’Ukraine, acquérir un statut dans l’Indopacifique, redevenir un poids lourd de la géopolitique mondiale, capable de s’adresser à la Chine aussi bien qu’aux nouvelles puissances du Sud, si vous n’êtes même pas capable d’assurer l’ordre chez vous ?
Est-ce que, selon vous, cela s’apparente à un geste d'apaisement qui est opportun dans le cadre des négociations ou est-ce que cela est le signe de la faiblesse de l'Etat qui n'arrive pas à imposer la légalité républicaine ?
Max-Erwann Gastineau : Les manifestations kanaks ont très violentes, entrainant la mort de policiers. L’Etat tente donc de trouver une voie de sortie. La proposition du président de la République de ne pas passer en force concernant le projet de réforme du corps électoral en est une. Elle vise à apaiser la situation, à quelques encablures des Jeux olympiques qui nécessiteront, rappelons-le, une mobilisation inédite des forces de l’ordre pour un évènement sportif.
Mais cela est aussi, évidemment, le signe d'une grande fragilité. Paris a cru qu'après la mise en œuvre des trois référendums, consécutifs aux accords de Nouméa, la question néocalédonienne serait derrière nous. C'est une erreur. Toute décision forte, quand bien même est-elle légale, suppose, pour être durable, une légitimité toute aussi forte. Or, cette dernière fait défaut en Nouvelle-Calédonie, comme dans tous lieux où le double corps de la nation, le corps physique - incarné par l’Etat, ses agents, ses institutions -, le corps spirituel - incarné par le sentiment d’appartenance à la nation, ses déclinaisons morales et culturelles -, est questionné. Une partie non-négligeable de la population néo-calédonienne n'a pas l'intention de respecter les décisions de l’Etat central, quand bien même seraient-elles légales, légitimes au seul regard du droit.
Au fond, Paris fait face à deux crises majeures. Il y a une crise identitaire. Que signifie être Français, de la Nouvelle-Calédonie à la Guyane en passant par la métropole ? Le récit national n’inclut pas suffisamment les outre-mers, la dimension maritime de notre histoire, notre présence sur cinq continents, atout pourtant majeur de la puissance française.
Il y a aussi une crise économique, un décrochage commercial et industriel incarnés, nous l’évoquions, par les déboires de la filière nickel, qui fait face à une concurrence internationale accrue (Indonésie) et à des hausses de coûts de l'énergie rédhibitoires. Alors que l’importance stratégique de ces minerais pour la transition énergétique et la réindustrialisation du pays ne font pas débat, l'Etat français peine à créer le cadre économique propice au décollage de la filière nickel. Cet échec est le sien et il est aussi en toile de fond des tensions qui se font jour à Nouméa.
Plus globalement, quel bilan faire de cette visite ?
Max-Erwann Gastineau : Le report du dégel du corps électoral permet à l’Etat de se donner un peu de temps. Mais il ne peut y avoir d’échappatoire en la matière. A force de reculer, je crains que, comme le dit Benjamin Morel, on s’enferme dans un processus de « décolonisation sans fin ». Ce qui nous renvoie à l’énoncé précédent. L'Etat, en dehors de la mise en œuvre des trois référendums prévus dans le cadre des accords de Nouméa, n'a pas véritablement de stratégie de reconquête de ce territoire français. L’exécutif met en avant les ingérences étrangères, venant en soutien de la cause indépendantiste. Ces dernières existent, produisent leurs effets sur le terrain informationnel, en reliant les revendications kanakes à un discours anticolonial déstabilisateurs pour l’Occident et ses prétentions morales, universalistes. Mais elles n'inventent pas les fractures qui secouent Nouméa. Elles ne font que les appuyer, exposant les coins que nos propres errances enfoncent.
La France doit entrer dans l’arène, accepter le monde tel qu’il est, fait de rapports entre acteurs étatiques et non-étatiques (ONG, associations), dont les outils d’influence dépassent de loin les moteurs classiques (militaire, économique) de la puissance. Elle doit contre-attaquer. La Nouvelle-Calédonie n’est pas une colonie, mais est un territoire constitué de citoyens français et qui ont voté à trois reprises pour le rester. Le gouvernement a ainsi raison de le dire et de nommer les puissances étrangères qui le nient. Le rôle de l’Azerbaïdjan, qui reproche à Paris son soutien politique et militaire au voisin arménien, n’est pas neutre. En 2008, l’Etat caucasien lançait le processus de Bakou visant à « établir un dialogue effectif et efficace entre les cultures et les civilisationnels ». Ce processus a préfacé le lancement du Groupe d’initiative de Bakou, ONG dénonçant le « colonialisme français », appuyant divers mouvements indépendantistes, y compris dans nos Antilles. Il rejoint un discours inter-civilisationnel, très en vogue dans le Sud global, porté notamment par la Chine et la Russie, qui met en avant la coopération entre les peuples, le respect mutuel pour les traditions culturelles et politiques de chacun. Il fait corps avec un processus de désoccidentalisation du monde, des références et des idéaux, visant la fin de l'hégémonie occidentale, renvoyant l’ « Occident collectif » dans ses limites historiques (atlantiques). La force de ce discours est qu’il renforce l’aspiration de peuples jadis dominés, aspirant à prendre leur essor, toute la place que leur ascension objective (démographique, économique, culturelle) légitime.
Au lieu de s’indigner d’un tel discours, l’urgence est d’y répondre. L’Occident a perdu le monopole de la puissance. Se faire le pieux défenseur du droit international et des valeurs démocratiques ne suffit plus. L’urgence est de construire un contre-récit, afin de réduire les angles d’attaque. Recep Tayyip Erdogan use de ce même discours « anticolonial » pour s’adresser à nos banlieues islamisées, conforter le sentiment victimaire qui les anime, politiser les mémoires blessées et ainsi neutraliser (moralement, politiquement, techniquement) le nécessaire sursaut de l’Etat français.
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