Nouvelle-Calédonie : «Face au soft power “anticolonial”, la France ne doit plus être naïve» Par Max-Erwann Gastineau
Le ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, Gérald Darmanin, a accusé l'Azerbaïdjan d'ingérence en Nouvelle-Calédonie. Pour Max-Erwann Gastineau, auteur de «L'ère de l'affirmation», ces campagnes de déstabilisation s’inscrivent dans un contexte de guerre hybride.
LIRE - J'ai lu et aimé : L'ère de l'affirmation - De Max-Erwann Gastineau (mechantreac.blogspot.com)
L'Azerbaïdjan est accusée d'atteindre aux intérêts français en Nouvelle-Calédonie sur fond de «guerre hybride». Le terme est à propos. Il désigne une entreprise de déstabilisation politique, informationnelle et économique où se mêlent campagnes de désinformation relayées par les réseaux sociaux, création d'ONG factices en marge de sommets internationaux, comme le Groupe d'initiative de Bakou «contre le colonialisme français» (sic), financement et accompagnement de mouvements sociaux, comme l'illustre la présence du drapeau azerbaïdjanais au cœur des manifestations kanakes. La guerre hybride fait rage mais elle n'est que l'ultime réplique de la recomposition du monde et d'une désintégration intérieure dont la France apparaît rétive à saisir toute l'ampleur.
Les moteurs cognitifs de l'opération orchestrée par Bakou, afin de faire payer à la France son soutien au voisin arménien, s'inscrivent dans le cadre d'une lutte désormais permanente entre plusieurs rationalités en compétition. Elle renvoie au contexte plus large d'une mondialisation débridée par l'émergence de nouveaux acteurs surfant sur un soft power «anticolonial» en vogue dans le Sud global. Elle amplifie l'urgence pour la France de sortir d'une naïveté qui l'a longtemps convaincue que le droit et son statut de puissance occidentale la protégeaient. D'autant que les stratégies d'influence et de désinformation menées à des fins de déstabilisation politique ou économique peuvent aussi provenir d'intimes alliés. L'affaire Aukus, la perte du contrat historique que Paris avait conclu avec Cambera pour équiper sa marine, avait, elle aussi, commencé par le truchement de médias et d'associations intéressés.
Beaucoup de pays du Sud voient l'Occident et notamment la France comme le produit d'un ensemble vieillissant, abritant des populations toujours plus divisées.
L'État français, volontiers donneur de leçons, au titre de ses « valeurs », ne sait plus, au fond, où réside sa vocation.

