«En Nouvelle-Calédonie, le problème n’est pas politique, il est identitaire» - Par Eric Descheemaeker
Dans cet archipel, il faut sortir du problème politique pour affronter la vraie question, celle de la blessure identitaire du peuple autochtone, les Kanaks, estime Eric Descheemaeker, professeur de droit privé à l’Université de Melbourne (Australie).
Eric Descheemaeker est professeur de droit privé à l'Université de Melbourne.L'erreur politique majeure en Nouvelle-Calédonie, depuis 35 ans, a été de poursuivre en même temps deux idées pourtant contradictoires. La première était de faire jouer la démocratie, c'est-à-dire laisser décider le peuple calédonien (défini comme tous les autochtones kanaks et aussi les allochtones, d'origine européenne ou autre, mais seulement ceux qui étaient déjà présents en 1988 et leurs descendants).
La seconde était de préparer l'île pour l'indépendance. Institutionnellement, tout a été fait depuis l'accord de Nouméa, en 1998, pour faire de la Nouvelle-Calédonie un proto-État qui, le jour venu, pourrait devenir indépendant, et signer un accord d'association avec la France pour l'exercice des fonctions régaliennes. On a ainsi donné à la Nouvelle-Calédonie un Congrès – avec un véritable pouvoir législatif –, un Sénat (coutumier), une «citoyenneté», un drapeau, etc. Tout cela, avant de demander au peuple son avis.
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On avait espéré que la contradiction demeurerait latente, et que le «peuple calédonien» voterait pour l'indépendance. Mais il a refusé, à trois reprises, cette indépendance et signifié qu'il entendait rester français. La contradiction a donc explosé au visage du gouvernement : la démocratie n'a pas voulu du sens de l'Histoire qu'on avait voulu lui faire ratifier.
Les autorités de l’État se retrouvent aujourd'hui dans une position intenable. Juridiquement, il n'y a pas d'autre choix que de faire machine arrière. La période d'autodétermination est achevée ; il faut donc rendre le droit de vote à tous les citoyens français sur l'archipel. Le compromis proposé par le gouvernement, dans l'espoir de ne pas (trop) courroucer le camp indépendantiste, ne passera pas la censure de la Cour européenne des droits de l’homme : en démocratie, chaque citoyen majeur peut voter, sauf s'il en a été interdit par décision motivée de justice. Il faudra aussi faire machine arrière sur la citoyenneté calédonienne, et tant d'autres choses également. Un proto-État qui n'a plus vocation à devenir indépendant n'a pas de sens.
