Un sursaut d’autorité pour combattre l’ensauvagement ? ParJean-Eric Schoettl



Le Premier ministre a raison : face à la montée de la violence des mineurs, nous ne pouvons plus nous payer de mots. Mais il nous faut plus qu’un sursaut d’autorité. Il nous faut la réinventer. Et revoir de fond en comble plusieurs de nos politiques publiques. Est-il encore temps ?


Le mélange explosif formé par la violence juvénile, d’une part, la délinquance courante et les crimes d’inspiration communautariste et religieuse, d’autre part, nous plonge dans un tel désarroi que nous sommes tentés, pour nous rassurer, d’attribuer la violence des mineurs à une cause unique (la drogue, les réseaux sociaux…) et d’en tirer une médication simple et expédiente. C’est la tentation de beaucoup de commentateurs et de personnalités politiques. Mais la réalité est autrement complexe. Le simplisme du diagnostic ne peut conduire qu’à l’insuffisance de la thérapeutique. Pour y voir plus clair et, si possible, entrer en voie de résilience, il faut au moins répondre aux questions suivantes.

L’ « ensauvagement » est-il une réalité corroborée par la statistique ou l’illusion d’optique d’une société embourgeoisée et vieillissante, éperdue d’ordre et de tranquillité ? N’y avait-il pas déjà des rixes au couteau dans le Paris d’Eugène Sue, en 1840, et dans celui des « Apaches », en 1900 ?

Bien sûr et pire encore si on remonte au Moyen-âge et à la Cour des Miracles. Mais c’est la tendance des vingt-cinq dernières années qui importe pour juger de la variation du cours de l’Histoire. Or la perception d’une intensification des violences physiques au cours de cette période n’est pas seulement un « sentiment » de la population corroboré par les témoignages concordants des membres des forces de l’ordre et de la plupart des magistrats (ce qui, déjà, serait à prendre en considération). Les chiffres collectés par Alain Bauer et Christophe Soullez sont sans appel.

Au cours des vingt premières années de ce siècle, nous exposent ces deux auteurs, les homicides et tentatives d’homicide sont passés de 2155 à 3562, soit une augmentation de 50 % si on la rapporte à la population française. Au cours de la même période, les violences contre les dépositaires de l’autorité sont passées de 15.500 à 38.500. Rapportées à la population, c’est plus qu’un doublement. Même explosion pour les coups et blessures volontaires, passées d’un peu plus de 110.000 à près de 280.000 par an, ainsi que pour les séquestrations, passées de 1600 environ à plus de 4 200, ou pour les menaces et chantages, passés de 50.000 environ à plus de 141.000 infractions constatées, soit une hausse de plus de 150 %.

L’enquête dite de « victimation » de l’Insee, qui se fonde non sur les infractions portées à la connaissance de la justice, mais sur les dires de personnes déclarant avoir été l’objet d’agressions, estime à près de 800 000 le nombre de personnes de quatorze ans et plus ayant subi des violences physiques autres que domestiques. Ce nombre, en augmentation depuis une vingtaine d’années, est sous-estimé par la statistique des plaintes, car seule une victime de violences physiques sur quatre saisit aujourd’hui la justice.

La part de la délinquance juvénile, notamment celle des mineurs, dans ces chiffres est importante. « Il y a deux fois plus d’adolescents impliqués pour coups et blessures, quatre fois plus pour trafic de drogue, et sept fois plus dans les vols avec armes que dans la population générale », a déclaré le Premier Ministre à Viry-Châtillon le 18 avril 2024. Même si les statistiques précises font défaut, tous les observateurs de première ligne estiment que l’âge moyen du passage à l’acte baisse et que la gravité moyenne des actes commis croît pour un âge donné. Ces données sont à rapprocher de la proportion des collégiens (11 %) et de lycéens (7 %) qui déclarent être insultés à propos de leur physique, de leurs origines, de leurs croyances ou de leur sexualité (enquête harcèlement 2023).