Défense européenne : le rapport décapant des députés Larsonneur et Thiériot - Par Vincent Lamigeon

Dans un rapport publié ce mercredi, les députés Jean-Charles Larsonneur et Jean-Louis Thiériot dressent un bilan sans concession des faiblesses de l’industrie d’armement européenne. Buy European Act, réforme totale des instruments de l’UE, sortie du tout-Allemagne dans les projets de coopération : les rapporteurs appellent à une « révolution copernicienne ».


Réagir, et vite. C’est, en substance, le message adressé à l’aréopage européen de défense par les députés Jean-Charles Larsonneur (non inscrit) et Jean-Louis Thiériot (LR), deux des meilleurs spécialistes du monde militaire à l’Assemblée nationale. Dans un rapport adopté ce mercredi 15 mai par la commission de la défense, les deux députés dressent un bilan sans concession des faiblesses de l’industrie de défense européenne, et appellent à un sursaut. Pour que « la France et l’Europe restent des acteurs de l’Histoire et n’en deviennent pas les témoins tremblants (…), une révolution copernicienne de l’industrie de défense en Europe s’impose, pour être en capacité de produire collectivement plus et plus vite », écrivent les rapporteurs.

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Le constat de départ est sans appel. L’industrie militaire européenne, dimensionnée pour les temps de paix, a de plus en plus de mal à exister face aux compétiteurs. Les fameux « dividendes de la paix » ont fait des ravages dans les budgets de défense européens. « Si tous les États membres avaient consacré 2 % de leur PIB à la défense de 2006 à 2020, plus de 1.100 milliards d’euros supplémentaires auraient bénéficié aux politiques de défense, dont 270 milliards d’euros d’investissements en équipements », écrivent les rapporteurs.

63 % des commandes passées à l’Oncle Sam

Ce sous-investissement a plombé les acteurs européens du secteur. Alors que quatre groupes du Vieux continent figuraient dans le top 10 mondial des industriels de l’armement en 2014, le britannique BAE Systems est le seul rescapé en 2024. Ce manque de taille critique est aggravé par la fragmentation de l’offre militaire du Vieux continent : l’Europe a 25 types différents de frégates et 16 véhicules de combat d’infanterie, contre respectivement 2 et 3 aux Etats-Unis.

Même la hausse des budgets depuis le début de l’invasion de l’Ukraine n’a pas permis de vraiment relancer la machine. Comme le montrait un rapport du directeur adjoint du think tank IRIS, Jean-Pierre Maulny, en septembre 2023, 78 % des 100 milliards d’euros de commandes d’armement des Etats de l’UE entre février 2022 et juin 2023 ont été passées à des pays tiers, dont 63 % aux Etats-Unis et 13 % à la Corée du Sud. La tendance s’est poursuivie depuis, avec 80 milliards d’euros de commandes passées à Washington, via la procédure Foreign Military Sales (FMS), de début 2023 à mars 2024. Le chasseur F-35 de Lockheed Martin incarne parfaitement cette dépendance : il a été commandé à 560 exemplaires par 13 pays européens.

L’avenir est d’autant plus sombre qu’une nouvelle tendance se fait jour : la conversion d’une partie des industriels européens, notamment en Allemagne, à la fabrication, en sous-traitance, d’équipements américains. C’est le cas du géant de Düsseldorf Rheinmetall, qui va assembler des tronçons de F-35 e des lance-roquettes Himars, mais aussi de la filiale allemande de MBDA, qui va construire des missiles Patriot… Le rival américain de son système de défense aérienne SAMP/T, conçu avec Thales.

«L'usine à gaz » des dispositifs européens

Comment briser ce cercle vicieux ? Les rapporteurs appellent d’abord à une réforme en profondeur des dispositifs européens dédiés au renforcement de l’industrie de défense. Certes, écrivent-ils, le « paquet défense » présenté par la Commission européenne le 5 mars, dit EDIS-EDIP, va dans le bon sens, en visant une augmentation des capacités de production des Etats-membres, et une hausse des achats d’équipements made in Europe (au moins 50 % en 2030, contre 20 % aujourd’hui).

Mais il souffre de trois défauts majeurs, selon les députés : d’abord, le financement associé (1,5 milliard d’euros sur 2025-2027) apparaît en net décalage par rapport aux ambitions affichées. Ensuite, le paquet défense crée une multitude de structures aux acronymes plus ou moins ragoûtants (SEAP, DIRB, FAST) dont l’articulation avec les acteurs et dispositifs existants (Agence européenne de défense, FED, OCCAR, CSP) pose question. « Le risque est de créer une usine à gaz institutionnelle, avec une forte fragmentation des acteurs et des compétences », écrivent les députés. Enfin, le plan EDIP semble remettre en cause des compétences exclusives des Etats-membres, qui seraient transférées à Bruxelles à bas bruit. « Cette tendance de la Commission à profiter de l’augmentation des financements communautaires pour s’arroger de nouveaux pouvoirs doit être surveillée », plaident les rapporteurs.

Ces derniers appellent à un vrai « reset » des instruments de l’UE liés à la défense. Le Fonds européen de défense (FED), doté de 8 milliards d’euros, devrait financer un nombre plus réduit de projets, estiment-ils, en se focalisant sur des équipements dont les armées ont vraiment besoin, et pas des programmes de R&D destinés à faire tourner les bureaux d’étude des industriels. Jean-Charles Larsonneur et Jean-Louis Thiériot suggèrent également d’ouvrir les portes du FED au Royaume-Uni, acteur majeur des technologies de défense en Europe, une proposition qui risque de donner des boutons à certains commissaires européens, dont Thierry Breton.

Scud contre Rheinmetall et MBDA Allemagne

Les rapporteurs dégainent d’autres propositions décapantes. Ils poussent à un véritable Buy European Act de défense, qui verrait la mise en place d’un système de bonus-malus des financements européens en fonction du taux d’acquisitions d’armes dans les pays hors UE. En gros, plus un Etat achèterait hors Union, moins il toucherait de subsides communautaires.

Les députés Larsonneur et Thiériot appellent même à exclure des financements européens les acteurs qui fabriquent sous licence des armements américains, israéliens, ou d’autres pays tiers. Un véritable Scud qui vise Rheinmetall, la filiale allemande de MBDA et le missilier Diehl, et qui risque de créer quelques acouphènes du côté de Berlin.

Les rapporteurs proposent également une réforme de la politique de prêts de la Banque européenne d’investissement (BEI). Aujourd’hui, celle-ci exclut les armes et munitions des activités éligibles, au même titre que le « commerce du sexe » et le clonage d’être humains. La BEI ne peut donc financer que des projets dits à double usage, qu’elle peine d’ailleurs à trouver : seuls 2,3 milliards d’euros ont été décaissés sur les 8 milliards de l’Initiative stratégique pour la sécurité européenne (ISSE) de la Banque. Les deux députés appellent à supprimer purement et simplement cette règle.

La France doit aussi bouger

Loin de ne taper que sur les institutions européennes, le rapport appelle aussi la France à prendre sa part dans les efforts européens d’autonomie stratégique. Paris, focalisé sur le grand export pour ses ventes d’armes (exportations vers le Moyen-Orient notamment), doit remettre les pays européens au cœur de ses priorités, en proposant des contrats de gouvernement à gouvernement simples d’emploi, et en développant son réseau d’attachés d’armement dans les Etats de l’UE (seuls 6 pays européens ont des attachés résidents), suggère le document.

Une autre proposition ambitieuse est de prévoir des « commandes surnuméraires » destinées à l’exportation, un peu sur le modèle des Foreign Military Sales (FMS) américaines. En clair, la France accepterait de commander plus d’équipements (frégates FDI, canons Caesar…) que ses besoins propres. Ceux-ci pourraient ainsi être livrés très rapidement à des clients export pour lesquels les délais de livraison sont devenus un critère de choix majeur. En attendant, ces équipements pourraient être utilisés dans le cadre d’entraînements, ou servir de stocks (pour les Caesar) activables en cas de conflits de haute intensité.

Sortir du « tout-Allemagne »

Les députés appellent enfin la France à sortir du « tout-Allemagne » dans ses partenariats capacitaires (SCAF, MGCS…). Paris, soutiennent les rapporteurs, pourrait élargir ses alliances à la Suède, notamment sur le segment des missiles et des avions AWACS, et la Pologne (munitions, naval, hélicoptères, satellites). De quoi renforcer un leadership français dans la défense européenne que Berlin conteste désormais ouvertement.

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