Nicolas Bouzou : «Pourquoi, en tant que libéral, je suis opposé à la loi sur l’“aide à mourir” »
Le projet de loi amendé par la commission spéciale n’a rien de libéral, argue Nicolas Bouzou, qui critique l’«absolutisme utilitariste» de ceux qui veulent ouvrir le plus largement possible le droit à l’euthanasie.
Ce n’est pas un conservateur qui écrit ces lignes. J’ai soutenu la loi sur le mariage pour tous et la possibilité pour les couples de femme de faire appel à une procréation médicalement assistée (la PMA) de la même façon que j’aurais soutenu la loi Veil. Dans la tradition libérale classique, chaque nouveau droit correspond à une « liberté négative » pour reprendre la célèbre notion d’Isaiah Berlin : supprimer une interdiction, c’est étendre le champ de la liberté individuelle. Tant que celle-ci ne s’exerce pas au détriment des autres, c’est pour un libéral une bonne chose.
Le projet de loi sur l’aide à mourir, dans son état actuel (à la sortie de la commission spéciale qui a largement amendé le projet initial du gouvernement) ne correspond pas à cette notion. C’est pourquoi il ne saurait se réclamer du libéralisme classique tel qu’il fut défendu en France par Tocqueville, Constant ou Aron. Un point de sémantique d’abord. Ces auteurs ont en commun une grande clarté intellectuelle et langagière. Or ce projet de loi sur l’aide à mourir est en réalité un projet de loi sur le suicide assisté et l’euthanasie. On peut être pour, mais travestir ce qu’il est au moyen d’une expression trompeuse relève de la malhonnêteté sur un sujet où la rigueur devrait aller de soi.
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Être libéral, c’est avant tout augmenter les possibilités ici bas. Le gouvernement a planifié l’ouverture de services de soins palliatifs dès cette année. C’est pour le coup une excellente idée qui donne son sens à l’idée d’aide à mourir ou, plus exactement, d’aide à vivre mieux avant de mourir. Il faut lire les nombreux ouvrages qui portent sur ces unités de soins et qui montrent à quel point elles sont valorisées par les malades et leurs familles. Il arrive couramment que des personnes désirant mourir entrent en soins palliatifs et retrouvent le goût de vivre. Permettre de vivre un peu plus, avec moins de souffrance et plus de joie, c’est vraiment libéral.
Être libéral, c’est ne jamais insulter l’avenir tant l’innovation peut résoudre des problèmes apparemment insurmontables. Il est inscrit dans le projet de loi que ce qui est appelé dans le texte « aide à mourir » pourra être convoqué pour des pathologies en phases « avancée ou terminale ». La France insoumise, dont la constance à avoir tort moralement et intellectuellement sur tous les sujets peut susciter une forme d’admiration, s’est félicitée de cette formulation. Mais la médecine et les traitements évoluent à une vitesse sans précédent.
Il arrive qu’un essai clinique pour une nouvelle molécule se présente pour des maladies apparemment incurables et prolonge la vie de plusieurs mois voire de plusieurs années. Les cancérologues ne sont pas avares d’exemples d’une « dernière chimiothérapie » qui a donné des résultats inespérés. Même la version précédente du texte, qui mentionnait un « pronostic vital engagé à court ou moyen terme », était trop large. Dans l’état actuel de la science, la notion de « pronostic vital engagé à moyen terme » n’a pas toujours de signification.
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Le libéralisme, ce n’est pas l’absolutisme utilitariste. Certains philosophes prétendent, dans la tradition anglo-saxonne, qu’on a bien le droit de demander à mourir à n’importe quel âge en cas de grande souffrance. Mais cet argument, appliqué au choix entre la vie et la mort, est contestable. La vie est faite de joies mais aussi de souffrances. Si un calcul rationnel nous enjoignait à minimiser nos peines, nous nous suiciderions tous tout de suite car de toute évidence, chaque vie est ponctuée de grands malheurs.
Ajoutons que l’argument du calcul utilitariste dans le domaine du suicide assisté ou de l’euthanasie est affaibli par le caractère définitif du geste. Quand on meurt, c’est par construction pour une seule fois, ce qui rend la rétractation impossible alors même que les professionnels des soins palliatifs expliquent que l’avis de leur patient sur ces sujets est changeant. Dans le domaine du choix entre la vie et la mort, l’erreur de calcul ne pardonne pas.
Le libéralisme, ce n’est pas limiter la possibilité pour les vivants d’empêcher la mort des autres. La commission spéciale a institué à la demande de LFI un délit d’entrave à l’aide à mourir sur le modèle du délit d’entrave à l’IVG. Cette équivalence est fallacieuse. Empêcher un avortement et empêcher un suicide ou une euthanasie ne peuvent décemment pas être placés sur le même plan. Le gouvernement devrait demander aux associations qui luttent contre le suicide des jeunes ce qu’elles en pensent !
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Enfin, le libéralisme, ce n’est pas la révolution sociétale. C’est modifier le droit progressivement, expérimenter, revenir éventuellement en arrière. Passer d’un droit relativement conservateur à un droit qui deviendrait brutalement l’un des plus permissifs au monde relève davantage d’un mode de pensée constructiviste que libéral. Entre le conservatisme et la révolution, il y a l’humilité, particulièrement indiquée sur un sujet comme le droit à mourir.
Nicolas Bouzou: «Pourquoi, en tant que libéral, je suis opposé à la loi sur l’“aide à mourir” » (lefigaro.fr)
