Bérénice Levet: «‘‘Stéréotypes de genre’’, la négation de la différence naturelle des sexes»

Légitimer la théorie du genre par un enseignement à l’école qui s’en inspire, et ceci à l’heure où l’orthographe n’est plus maîtrisée par une partie des élèves et où le niveau scolaire diminue, montre la puissance de l’idéologie à l’œuvre derrière le prétexte de la lutte contre les inégalités, souligne la philosophe.


Bérénice Levet est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, comme Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt (Stock, 2011) et La Théorie du genre ou le monde rêvé des anges (Livre de poche, 2016). Dernier livre paru: L’Écologie ou l’ivresse de la table rase (Éditions de L’Observatoire, 2022, 224 p., 19 € ).

LE FIGARO. - L’exécutif compte relancer dans les écoles des «actions de lutte contre les stéréotypes de genre». Cela rappelle évidemment les «ABCD de l’égalité» lancés par Najat Vallaud-Belkacem. Le ministre a-t-il raison de faire de cette lutte une priorité?

Bérénice LEVET. -
La seule priorité est de rendre l’école à sa mission de transmission, essentielle à la formation des futurs adultes et à la continuité historique de notre pays. Donner à connaître, à comprendre et à aimer la France devrait être déclaré grande cause, et exclusive, de l’Éducation nationale. Et puis, sincèrement, les bras vous en tombent lorsque vous apprenez pareil projet. L’année scolaire s’est achevée sur ce que l’on pourrait appeler l’affaire Sylvie Germain, témoignage éclatant de l’illettrisme de notre jeunesse et le ministre n’a rien de plus pressé que de se vouer à la traque aux prétendus préjugés sexistes. Pour mémoire, en juin dernier, un texte de la romancière est proposé à l’épreuve anticipée de français - un texte qui aurait dû, qui plus est, séduire ces émules sonores de Greta Thunberg puisqu’il y est question de forêt et d’hommes ancrés dans une réalité naturelle, tellurique même - et les futurs bacheliers se répandent en invectives contre la romancière sur les réseaux sociaux pour les avoir confrontés à leur ignorance de mots aussi élémentaires, et beaux, que «scander», «venelles», «clameurs», «saillant», la liste n’est pas exhaustive. Deux jours plus tôt, il revenait à des candidats du bac professionnel, moins véhéments toutefois, d’avouer leur désarroi en découvrant pour sujet «Le jeu est-il toujours ludique?». Ironie de l’histoire, car c’est précisément pour avoir voulu rendre l’école «ludique» que la pédagogie progressiste a secrété des élèves se demandant bien ce que peut signifier cet adjectif. Étrangers à leur propre langue, se drapant dans les habits de la victime, pourchassant des coupables, «quels adultes vont-ils devenir?» demandait, dans vos colonnes, Sylvie Germain (lefigaro.fr étudiant du 21 juin dernier). Hélas, la question ne semble guère tourmenter notre ministre. Mais venons-en à la question du jour, vous faites référence aux «ABCD de l’égalité» mais on se garde bien en hauts lieux de les invoquer: «Les termes du débat restent à définir, la sémantique n’est pas arrêtée», précise un conseiller. Ce sera la chose sans le mot. Et la chose, c’est, sous couvert de lutte contre les inégalités, la négation de la différence naturelle des sexes. Nos grands pourfendeurs de préjugés sont d’abord eux-mêmes de formidables vecteurs de préjugés: ils regardent en effet toutes significations reçues comme des stéréotypes. Or, la différence des sexes est un mélange de nature et de culture, et dans les deux cas, nous n’en sommes pas, nous autres, hommes du présent, les auteurs. Elle est un donné naturel, universel, et sur cette nature, chaque civilisation a composé, au fil du temps, sa propre partition. Le raisonnement de nos déconstructeurs est doublement vicié: non seulement, ils nient l’étayage naturel de la polarité homme-femme mais ils postulent que cette partition n’a été écrite que dans le but de dominer et d’asservir les femmes. C’est une des choses les plus inquiétantes aujourd’hui que notre impuissance à «recevoir», à voir un don dans le donné, naturel comme civilisationnel - sexe, patronyme, «c’est mon choix», je deviens ma propre créature. Est-il chose plus hideuse qu’une humanité incapable de gratitude!