«Dans un pays de tradition chrétienne, va-t-on supprimer le patrimoine au nom de la laïcité?» - Par Maxime Tandonnet
La cour d'appel de Nantes a ordonné que la statue de l'archange Saint-Michel, située sur le parvis d'une église aux Sables-d'Olonne, soit déplacée au nom de la laïcité. Pour l'historien Maxime Tandonnet, cette affaire illustre l'idéal de la table rase, au centre de la pensée contemporaine.
La commune des Sables-d'Olonne pourrait être contrainte de retirer une statue de l'archange Saint-Michel de la place publique où elle a été installée en octobre 2018. La cour administrative d'appel de Nantes a en effet confirmé le 16 septembre dernier un jugement du tribunal administratif de Nantes, saisi par une fédération de libre-pensée, considérant cette œuvre comme ayant un caractère religieux. Or, estime la cour «l'installation de cette statue sur un emplacement public est interdite par l'article 28 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État». La justice administrative applique ainsi la loi de 1905 selon laquelle: «Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions». Cette jurisprudence n'est pas nouvelle. En 2018, la commune de Ploërmel dans le Morbihan avait été contrainte par un jugement du Conseil d'État de déplacer une statue de Jean-Paul II installée dans un espace public.
Quand ce genre d'affaire se présente, la réponse de la justice tient dans l'appréciation du caractère religieux de l'œuvre en question. Où s'arrête la création et où commence le cultuel ? Le sujet est complexe dès lors que la tradition chrétienne, ancienne de plus d'un millénaire et demi, imprègne l'histoire, la civilisation ou la culture française – sinon européenne –, pourchasser toute trace de religiosité ou de sacré dans les œuvres revient à imposer une censure sur la création. En appliquant cette logique dans toute sa rigueur, il faudrait retirer la croix de Lorraine, à Colombey les Deux Églises, qui à l'origine est un emblème ou signe religieux («la croix patriarcale»). La statue de Sainte Jeanne d'Arc à Paris devrait être impérativement déboulonnée. La fontaine Saint-Michel qui représente aussi Saint-Michel terrassant le démon, monument emblématique d'un quartier parisien aurait toutes les bonnes raisons d'être détruite à son tour. (Et pourquoi le deux poids, deux mesures entre Paris et la province ?) Et ne parlons pas des innombrables calvaires sur les routes françaises.
Aux Sables d'Olonne, la municipalité «regrette que le caractère patrimonial, culturel, artistique et historique de cette œuvre n'ait pas été reconnu par la Cour administrative d'appel». En mars 2022, le maire des Sables-d'Olonne Yannick Moreau avait organisé un référendum où 94,5 % des 4593 votants avait soutenu le maintien de la statue sur la place. Un consensus local s'est donc exprimé pour le maintien de l'archange Saint-Michel. La quasi-totalité des habitants de cette commune et de leurs représentants politiques ont ainsi estimé, non pas qu'ils souhaitaient violer la loi de Séparation, mais que cette œuvre relevait du patrimoine culturel local et non d'une forme de prosélytisme – que voulait prohiber le législateur de 1905. Dès lors, l'obligation qui leur est faite de retirer la statue est bien de l'ordre du mépris: ce que pensent les premiers concernés, les citoyens de la commune, est considéré comme nul et sans intérêt.
Le mal français s'exprime à cette occasion dans toute sa splendeur. Cette affaire reflète le drame du mépris qui imprègne l'idéologie dominante: l'avis des gens n'a aucune importance, aucun intérêt, des «élites» éclairées pensent et décident pour eux et leurs représentants élus. Elle illustre l'idéal de déconstruction ou de la table rase, au centre de la pensée contemporaine: les traces de la tradition chrétienne sont à effacer pour construire un monde meilleur. Ce genre de dossier donne enfin lieu à un sentiment d'acharnement absurde: dès lors que cette statue ne gêne personne localement, en tout cas la quasi-totalité de la population, pourquoi en faire une affaire d'État ? À l'origine, le principe de laïcité avait pour objectif de promouvoir la tolérance. Il ne doit pas servir d'alibi à l'intolérance et au mépris.
Cette affaire reflète le drame du mépris qui imprègne l'idéologie dominante: l'avis des gens n'a aucune importance, aucun intérêt, des « élites » éclairées pensent et décident pour eux et leurs représentants élus.
